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Adrien Bürki remet la chapelle au milieu du récit

Saint-Légier Né à Vevey, le documentaliste lausannois raconte dans un livre l'histoire du village entre fiction et réalité, avec comme fil rouge un lieu de culte, dédié à saint Léger, porté disparu jusqu'en 2011. Pour son recueil de quatre nouvelles, il remporte ce printemps le Prix Georges-Nicole, récompensant tous les trois ans un auteur qui n'a jamais été publié. Rencontre entre vestiges et villas.

Outre les fondations de la chapelle, des sépultures ont été retrouvées en 2011: certains de leurs occupants reprennent vie sous la plume d'Adrien Bürki.

Texte et photo: Amit Juillard

Saint Leodegar. Saint-Lethgier. Saint-Legier. Saint-Légier. Des lettres s'évanouissent, un accent se dresse. A chacune des quatre nouvelles du recueil, une autre graphie pour une autre période. La chapelle dédiée à saint Léger, évêque d'Autun décapité en 678 et vénéré comme martyr, sort de terre vers l'an 800, grandit en l'an mil, brûle vers 1400 et périclite au 17e. «Sur la Chapelle» – qui doit son titre au lieu-dit – est un périple dans le temps, circonscrit dans l'espace. Au centre des quatre récits, cette église longtemps disparue était un jour au milieu du village.

«St-Légier-Village», annonce la voix du train. Direction les vestiges de ce lieu de culte, en zone villas, au-dessus du Café de la Place. Adrien Bürki connait ce mémorial. Il y est venu pour préparer son manuscrit, pour lequel il a reçu en avril le Prix Georges-Nicole 2019. Créée en 1969 par Maurice Chappaz, Jacques Chessex, écrivains, et Bertil Galland, journaliste et éditeur, la prestigieuse distinction romande récompense tous les trois ans un auteur qui n'a jamais été publié. Visibles depuis le petit parc, les Alpes. «L'important pour moi était que mon histoire soit crédible, explique l'écrivain né à Vevey en 1979. Je ne voulais pas que les personnes qui connaissent Saint-Légier me disent: «Mais pas du tout! De là, on ne voit pas les Dents du Midi!» J'ai aussi fait pas mal de recherches historiques.»

En désespoir de cause

Mais un chapitre n'est pas narré dans l'ouvrage: l'histoire de l'histoire. Dont le héros, André Guex, habite à deux pas de là. Sans lui, ni ce mémorial, ni cette perle littéraire n'auraient vu le jour. «Il savait qu'une chapelle avait existé dans ce secteur, souffle Adrien Bürki. Son grand-père lui en avait parlé et il en avait trouvé la mention sur un plan du 17e. A chaque fois qu'on creusait pour construire une maison ici, il allait voir s'il n'y avait pas trace de son existence passée.» En désespoir de cause, André Guex achète la dernière parcelle du quartier en 2005 et l'offre à la Commune. A la condition que les Autorités y érigent un monument à la mémoire de sanctus Leodegarius, à qui la bourgade doit son nom. «Après hésitation, on a quand même creusé.» Miracle. Sous la terre, les fondations de l'édifice et quelques sépultures, dont certains des occupants s'animeront sous la plume d'Adrien Bürki.

«André Guex avait à cœur de faire vivre la mémoire de ce lieu à travers une fiction. Il m'a fait cette suggestion à travers mon amie historienne Prisca Lehmann. A priori, le récit historique n'est pas ce que je choisirais d'écrire. Mais je suis assez preneur de contraintes extérieures. Un des défis était de faire un texte sur le Moyen Âge sans tomber dans les clichés. Je me suis pris au jeu. Aujourd'hui, comme pour André Guex, c'est «ma» chapelle.» Le ciel menace. Le temps de prendre quelques photos pour illustrer cet article, les premières gouttes s'aplatissent déjà sur les quelques vieilles pierres subsistantes. Il faut s'abriter. Le Café de la Place, fermé. Le restaurant La Bénédiction, clos. La discussion se poursuit finalement un peu au-delà, aux Arcades. Tea-room avec vue.

Sans Facebook ni frigo

«Je ne me vois plus écrire ailleurs que dans les cafés ou les bars, confie ce documentaliste à la diathèque de la section histoire de l'art de l'Université de Lausanne (Unil). Chez moi, il y a Facebook et le frigo. Beaucoup trop de distractions!» Il pond, retravaille, taille et sculpte la majeure partie de «Sur la Chapelle» au Café Wohnraum à Cologne en 2017 durant un congé sabbatique allemand de six mois aux côtés de sa compagne qui y faisait sa thèse. Elliptique, le texte ne connaît pas de temps mort. Quand les mots se taisent, les interlignes murmurent. Le registre suit les siècles. «J'ai d'abord pensé que la forme courte serait plus facile, glisse celui qui est aussi co-directeur de la revue littéraire Archipel. Mais en fait, c'était quatre fois plus de recherches.»

Également réalisateur de courts et moyens métrages, Adrien Bürki est amoureux de la forme brève depuis longtemps. Après «quelques lignes isolées d'un roman qui n'est jamais allé plus loin que la première page» et «quelques poèmes lamentables à l'âge de 14 ans», c'est l'armée qui le pousse à raconter des histoires aux autres. «Quand un ami partait au militaire, ce que je n'ai pas fait, je lui envoyais chaque semaine un chapitre d'un feuilleton. J'ai commencé à recevoir des retours sur mes écrits et c'est devenu stimulant.» En période de Noël, il signe des contes pour son entourage. Sa pratique devient régulière. Pour se donner l'occasion de pratiquer, il fait la chasse aux prix, à l'Unil ou ailleurs. Il remporte – entre autres – deux fois le Prix de la Sorge, remis par L'Auditoire, journal des étudiants. «Beaucoup de villes organisent en outre leur propre concours. J'ai aussi gagné un séjour dans un village de vacances dans la Loire!»

De Perec au premier roman

Autre moteur: la découverte de Georges Perec, au gymnase de Burier à La Tour-de-Peilz, puis sujet de son mémoire de licence. «Un coup de foudre littéraire! Je l'ai beaucoup lu. Relu. Il a toujours cherché à varier son style, à instaurer un jeu avec le lecteur. Je m'en sens assez proche. Mon écriture est avant tout nourrie par la littérature.» En ce moment, «l'enfant à lunettes qui lisait des livres dans la paille» alentour du chalet de ses grands-parents à Saint-Légier avance dans la rédaction de son premier roman. «C'est un chantier, je n'ai pas encore appris à le «pitcher», regrette le Lausannois d'adoption. Mais ce sera beaucoup moins classique, avec des thèmes plus personnels.» Le début d'une carrière? «Je ne rêve pas d'en vivre, non. Très peu de gens y arrivent, c'est difficile. Et j'apprécie que ça reste un loisir. Je suis heureux quand j'écris et heureux quand je n'écris pas. Ce n'est pas un besoin viscéral.»

Date:11.07.2019
Parution: 957

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