Télécharger
l’édition n°962
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

Comment un traité de paix signe la fin du Pays de Vaud

La Tour-de-Peilz Enseignant au gymnase, Michel Calame ressuscite le traité de Burier, signé en 1219, il y a pile 800 ans. Un document oublié, censé signifier la paix entre la Savoie et le Pays de Vaud, mais qui en réalité servira de tremplin à la domination française. L'occasion, pour ce passionné d'histoire, de rappeler combien cette matière est essentielle, notamment pour combattre les manipulations diverses de notre époque, liées à la résurgence des régimes autoritaires.

Michel Calame avec la traduction du traité de Burier, qui a servi de base à ses propres recherches.

Entretien et photo: Stéphane Armenti

Enseignant à Burier, féru d'histoire, Michel Calame a la passion communicative, tant son verbe est clair et ses exemples multiples. Si en apparence, l'Histoire se répète, avec les mêmes erreurs commises par les humains au fil du temps, c'est selon lui justement parce que cette matière n'est pas assez considérée et mal connue.

A entendre la jeunesse, ce qui compte maintenant, c'est l'immédiateté des réseaux sociaux, des téléphones portables... Vous vous intéressez au contraire à un traité signé en 1219. Pourquoi remonter aussi loin ?

> Remonter à ce traité illustre la mainmise de la Savoie sur le Pays de Vaud. Il n'y avait pas de pouvoir fort dans l'actuel canton de Vaud, des seigneurs locaux régnaient. Ce traité a permis à la famille de Savoie de s'implanter durablement au nord du Léman. Par rapport à nos jeunes, leurs smartphones pourraient être une bibliothèque ouverte sur l'Histoire ou d'immenses connaissances. Et ils ne l'utilisent pas, c'est dommage. Ils n'emploient que les fonctions les plus simples que leur offre leur outil technologique.

Dans le détail, le traité de Burier, c'est quoi ?

> L'Evêque de Lausanne et le Comte de Savoie étaient en conflit permanent depuis une vingtaine d'années. L'évêque de Lausanne se rend compte qu'il ne gagnera pas, donc il décide de réaliser un accord de paix avec son ennemi. C'est le traité de Burier. Or, le vainqueur, c'est plutôt le compte de Savoie Thomas 1er. Car, grâce à ce traité dont il se sert comme tremplin, lui et ses successeurs vont s'implanter dans le Pays de Vaud jusqu'au XVIe siècle (voir encadré).

Pourquoi a-t-il été signé à Burier ?

> Mon interprétation est que ce territoire offrait une certaine neutralité. C'était à la fois un lieu d'Eglise, avec son prieuré qui est un petit monastère. Ceci convenait à l'Evêque de Lausanne. D'autre part, c'était un territoire qui appartenait à la Savoie par l'intermédiaire de l'abbaye de Saint-Michel de la Cluse liée à la famille de Savoie. Donc les deux signataires se retrouvaient un peu chez eux. Enfin, Burier est au bord du lac, cela permettait aux protagonistes de venir en bateau. Bien plus sûr à cette époque que les chemins terrestres qui étaient peu sûrs et en mauvais état.

Plus largement, l'Histoire, cet intérêt pour le passé, pour ces vieilles choses, à quoi ça sert ?

> Connaître le passé permet de comprendre le présent. En tant que maître de gymnase, j'ai des élèves qui proviennent de différents pays, de différentes «ethnies», comme pour l'ex-Yougoslavie. Connaître l'Histoire permet de respecter les sensibilités des uns et des autres. Par exemple, lors d'une précédente année scolaire, une élève avait amené le drapeau albanais, avec l'aigle bicéphale dessiné dessus. Les Serbes de la classe n'étaient évidemment pas contents. Je leur avais demandé de réagir intelligemment. Ils ont apporté le drapeau serbe qui a aussi un aigle bicéphale. Grâce à l'Histoire, j'ai pu relativiser leur conflit. Je leur ai dit que c'était le même aigle, inspiré de l'aigle romain. Il est simplement repris par différents pays à travers les siècles, mais c'est la même origine. Le cas s'est aussi posé lors du mondial de foot en Russie l'an dernier, avec la polémique lors du match Suisse-Serbie et le geste de Shaqiri et Xhaka.

Autre exemple, en visitant le Château de Chillon, chacun constatera qu'il y a des écussons savoyards et bernois. Pourquoi? Parce que ce lieu a appartenu à ces deux entités qui ont successivement dominé le Pays de Vaud.

Pourtant, les Humains répètent les mêmes erreurs: des régimes autoritaires sont au pouvoir en Europe (Russie, Hongrie, Turquie...), alors que le passé nous a montré des choses horribles. A croire que les enseignements historiques ne servent à rien...

> Encore faudrait-il déjà que les gens connaissent l'Histoire! Par exemple, un macédonien albanophone me disait qu'ils ne pourront jamais être en paix avec la Serbie depuis la guerre en ex-Yougoslavie. Mais que pensaient les Français des Allemands en 1945? Pourtant, aujourd'hui, ces deux pays sont en paix. Il faut du temps pour que les événements tragiques soient digérés. L'Histoire nous l'enseigne.

De plus, l'Histoire enseigne à être critiques par rapport à ce qu'on nous dit, pour ne pas se faire manipuler. Quand j'entends certains qui disent que la Suisse est indépendante depuis des temps immémoriaux, cela me fait sourire. L'Histoire nous enseigne au contraire que la Suisse a été en lien constant avec l'étranger, tant économiquement que politiquement. Je ris aussi quand Trump ose, dans un tweet, attribuer la construction des Pyramides d'Egypte au patriarche Joseph, personnage important de l'Ancien Testament... Or elles ont été érigées environ 1'500 ans plus tôt...

Date:29.08.2019
Parution: 962

La conquête du Pays de Vaud par la Savoie

En 1219, il y a 800 ans, est signé un traité important à Burier. Par cet accord de paix, Moudon passe définitivement dans les mains du compte de Savoie, Thomas 1er. La Savoie s'approprie alors une part supplémentaire du Pays de Vaud, et s'en sert comme tremplin pour conquérir l'ensemble de ce territoire, «plus par la diplomatie que par la guerre», comme l'indique Michel Calame dans son travail de synthèse consacré au traité de Burier. Ceci notamment par Pierre II, appelé aussi le Petit Charlemagne, qui acquiert Romont en 1240 et reçoit par la suite des actes de soumission des seigneurs vaudois d'Aubonne, de Cossonay et achète Yverdon en 1260, selon un mémoire d'histoire de Pascal Nicolier. Durant cette fin du XIIIe siècle, le Pays de Vaud passe donc progressivement aux Savoyards. Pays qu'ils domineront jusqu'au XVIe siècle. Avant qu'il ne passe en mains bernoises en 1536.

Dans ce dossier

Documents

En images

Vidéo
Documents audio