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Gymnasienne à Burier, devenue Ambassadrice

La Tour-de-Peilz Que font vraiment nos diplomates au-delà des clichés? Pour mieux faire connaître leur métier, ils iront le 4 septembre à la rencontre des gymnasiens et de la population vaudoise. Entretien avec l'Ambassadrice Nadine Olivieri, de Blonay, et le Ministre Olivier Fink, de Vevey.

Le 4 septembre, Nadine Olivieri présentera son métier de diplomate aux élèves du gymnase de Burier, où elle-même a fait ses classes.

Entretien et photo: Priska Hess

 

 

–Quelles sont les conditions et qualités requises pour devenir diplomate?

N.O : Pour pouvoir soumettre son dossier de candidature, il faut être âgé de 30 ans au maximum, avoir un titre universitaire et maîtriser les deux langues nationales plus une langue étrangère. En termes de qualités personnelles, il faut faire preuve de curiosité, de flexibilité et d’ouverture d’esprit, car tous les quatre ans vous devrez changer de pays et de tâches. Il faut aussi savoir entrer en contact avec les autres, faire preuve d’une bonne écoute et d’empathie. Et évidemment être intéressé par les affaires internationales, avoir un esprit analytique, aimer négocier…

 

–Et avoir du talent pour l’argumentation?

Oui, puisque vous serez souvent amenés à défendre une position ou à devoir obtenir quelque chose de la part du pays où vous êtes en poste. Cela peut être simple, comme de promouvoir une candidature suisse au sein d’une organisation internationale, mais cela peut aussi être très sensible: comment, par exemple, évoquer les droits de l’homme dans un pays qui les viole systématiquement, comment trouver le bon dosage entre parler ouvertement et ne pas fâcher l’interlocuteur? Le diplomate doit avoir cette sensibilité-là.

 

—En quoi l’ancrage local est-il important?

O.F: La politique extérieure a des enjeux très concrets sur la vie des gens. La libre circulation, la qualité de l’environnement, la paix et la stabilité, etc. tout cela a une influence. Or, c’est grâce à une identité forte que l’on fait une politique étrangère forte et en sachant d’où l’on vient que l’on est capable de promouvoir notre pays et de défendre ses intérêts. Nous ne sommes pas des citoyens du monde!

N.O : Quand vous êtes à l’étranger le fédéralisme de la Suisse, sa démocratie directe, ses quatre langues nationales, sa culture du compromis interpellent beaucoup. Nous pouvons l’expliquer à nos collègues étrangers parce que cela fait partie de nos racines, de notre vécu personnel. La Suisse, ce sont aussi des entreprises, la culture, l’innovation avec les écoles polytechniques. Tout cela, pour pouvoir le représenter, il faut le connaître.

O.F : C’est la source aussi du «soft power» comme on l’appelle en diplomatie – le «hard power» désignant le fait d’utiliser la force pour faire prévaloir ses intérêts. La diplomatie suisse fonctionne uniquement sur le «soft power», c’est-à-dire en s’appuyant sur le droit international, le rayonnement de l’économie, de la culture et de nos valeurs constitutionnelles.

 

–Un exemple concret ?

O.F : J’avais choisi, il y a quelques années, d’inviter le chanteur lausannois Jérémy Kissling à Téhéran, dans une période un peu troublée où les gens étaient soumis aux sanctions et où la tension était palpable. C’était une manière d’amener le «soft power» suisse, où la sensibilité d’un artiste va permettre de créer des liens, d’apporter aussi une forme de baume au cœur à la population. Quand vous travaillez dans un pays entre guillemets «sectarisant», vous sentez vraiment cette fraîcheur démocratique, comme un air frais, un petit vent qui souffle, avec une poésie, une sensibilité à l’œuvre. Et cela fonctionne.

 

–La diplomatie et les vins vaudois, est-ce indissociable?

O.F : Je crois qu’il y a un lien très fort entre paysan, paysage et pays. Comme le paysan ou le vigneron, notre vocation de diplomate implique une foncière fidélité à la terre. Lorsque nous recevons des diplomates étrangers, il très important d’offrir une gastronomie identitaire et le vin y joue un rôle clé. Nous ne servons pas juste du vin suisse, mais de Lavaux, de la Côte ou encore d’Yvorne, très ancré dans un terroir.

Un exemple : dans le cadre de la visite d’Etat avec son Altesse Sérénissime le Prince Héritier Aloïs de Lichtenstein en mars dernier, nous avons organisé une visite de la région sur un bateau de la CGN. Nous avons servi pour commencer un mousseux Les Folies Veveysannes, comme nous terminions cette balade à Vevey devant les arènes de la Fête des Vignerons en construction. Avec l’entrée, nous avons proposé un Dézaley, et un Vieilles Vignes de la Côte avec le plat principal. Cela répond à un plan gastronomique que le Protocole met en place pour chaque visite d’Etat. Ces visites d’Etat étant l’honneur suprême que la Confédération peut offrir à un pays deux fois l’an au maximum.

N.O : Je crois que la Suisse a la chance de bénéficier d’une excellente réputation et d’une visibilité à l’étranger qui va bien au-delà de ce que l’on peut imaginer. Nos montres, nos vins, nos plaques de chocolat, nos paysages, nos montagnes, sont de véritables cartes de visite, qui nous ouvrent aussi des portes. Lorsque vous proposez une raclette ou une fondue à l’Ambassade, c’est le «highlight», quel que soit le pays.

O.F: Il est clair que si vous êtes en poste en France vous allez moins créer la surprise que si vous êtes en poste à Téhéran et que vous faites une soirée fromage suisse!

 

–En 2015, un ancien ambassadeur suisse déplorait que la diplomatie se cantonne de plus en plus à des tâches superficielles…

N.O : Notre travail n’est pas du tout superficiel. Même lorsque nous sommes à des apéros avec des collègues étrangers, nous travaillons. Ce que vous pouvez réaliser, obtenir dans ce contexte informel, comme les réseaux d’alliances, est exceptionnel. C’est par exemple parce que j’ai invité mon interlocuteur et sa famille chez moi, parce que nous avons échangé autour d’un repas, que le lendemain, lorsqu’il s’agissait de négocier un texte, cette personne me remerciait pour le repas et que j’étais donc bien mieux placée pour obtenir ce que je souhaitais.

Il est vrai que le monde a évolué avec les nouvelles technologies de communication, où tout le monde tweet, où les informations circulent immédiatement par les réseaux sociaux. Mais je crois que notre métier a d’autant plus sa raison d’être, parce que nous sommes le lien entre notre pays et l’étranger, nous connaissons à la fois ce qui se passe ici en Suisse et les subtilités du pays d’accueil. Cela est d’autant plus important avec les problèmes de cyber-attaques, de désinformation, de faux messages, de course aux armes, de défis environnementaux… Dire que notre travail est superficiel, non.

 

–Quel a été par exemple votre rôle dans l’affaire Skripal et du laboratoire fédéral de Spiez?

J’étais à ce moment-là cheffe de mission suppléante à La Haye, auprès de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques(OIAC). La Russie avait accusé le Laboratoire de Spiez de quelque chose qui n’était pas vrai (réd. : Le Ministre russe des affaires étrangères avait prétendu être en possession d’un rapport confidentiel du Laboratoire de Spiez, chargé de la protection contre les dangers atomiques, biologiques et chimiques. Il avait accusé l’OIAC d’avoir trafiqué les résultat d’analyse de ce laboratoire sur l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergeï Skripal). La Suisse a donc pris position officiellement avec une déclaration publique que j’ai lue, où nous démentions ces accusations et expliquions que c’était inacceptable.

En parallèle de cette réaction officielle, mais de façon moins visible, nous avons d’une part convoqué l’ambassadeur de Russie à Berne pour parler de cette affaire ; d’autre part, à Moscou, nous avons envoyé notre ambassadeur chez le Ministre des affaires étrangères, qui a fait comprendre à son homologue russe, dans le contexte de différentes rencontres, que la Suisse était mécontente. Cela, c’est du pur travail diplomatique, qui ne peut pas se faire de façon visible si l’on veut avoir une chance de succès. La qualité première dont il faut faire preuve est la discrétion, tout comme dans le cadre des médiations et bons offices, pour lesquels la Suisse est très demandée.

 

–La Suisse peut-elle vraiment faire entendre sa voix en termes de politique sécurité?

N.O. : Nous nous concentrons sur la coopération internationale dans le domaine du désarmement et de la non-prolifération, mais aussi sur des thèmes tels que la cybersécurité. Malheureusement, les traités internationaux – par exemple le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire – tombent les uns après les autres. On pensait s’être débarrassés des armes chimiques, mais il y a eu la Syrie et l’affaire Skripal… Pour la Suisse, il s’agit de trouver comment se positionner et lutter contre cette érosion du système multilatéral. Je crois qu’elle a un rôle à jouer, étant perçue comme un pays honnête, sans agenda caché. Elle n’est pas une grande puissance, mais pragmatique et orientée vers les compromis.

 

–En 1956, la Suisse a été le dernier pays européen à ouvrir son département des affaires étrangères. Et seules 32 femmes portent aujourd’hui le titre d’Ambassadeur pour 120 hommes - le titre est officiellement féminisé (Ambassadrice) seulement depuis 2017 dans le règlement protocolaire suisse. Les femmes doivent-elles encore se faire leur place dans la diplomatie ?

N.O : Beaucoup d’efforts ont été mis en œuvre ces dernières années pour l’égalité des chances dans le milieu diplomatique. Le recrutement est désormais quasiment paritaire, même s’il ne s’agit pas d’une règle écrite. Evidemment, avec le système de carrière, un certain nombre d’années sera nécessaire pour leur permettre d’arriver dans les plus hautes sphères. Nous avons également créé l’Association des femmes diplomates pour promouvoir une représentation équitable à tous les échelons, créer un meilleur équilibre entre vie professionnelle et familiale et encourager le réseautage. Cependant, beaucoup de défis se posent non pas en termes de femme, mais de vie familiale. Changer de lieu et de fonction tous les quatre ans est tout aussi difficile pour les hommes, à partir du moment où l’on a une famille et que l’on doit à chaque fois repartir à zéro. J’ai moi-même deux jeunes enfants et je me pose beaucoup de questions.

O.F : C’est effectivement le grand défi, qui concerne aussi bien les hommes que les femmes dans ce milieu. J’en sais quelque chose, puisque je suis aussi marié et ai deux enfants. Il faut être conscient qu’on impose à notre famille notre rythme de vie et qu’elle doit être partie prenante de ce projet de vie. Ce métier est justement spécial parce qu’il implique un projet de vie.

Date:29.08.2019
Parution: 962

Beaucoup de candidats, peu d'élus

Le projet «Meet the Ambassadors» a été lancé cette année par le DFAE dans une dizaine de cantons suisses, du 19 août au 6 septembre. Objectifs: mieux saisir les réalités locales en lien avec la politique extérieure, mieux faire comprendre la politique étrangère suisse et mieux faire connaître le métier de diplomate. Véhiculés dans un car postal des années 50, Nadine Olivieri, Olivier Fink et quatre collègues iront présenter leurs métiers dans leur gymnase d'antan à Lausanne, Burier, Yverdon et Nyon, s'entretiendront avec les responsables des JO de la Jeunesse 2020 et le Service des affaires extérieures de l'Etat de Vaud, parleront diplomatie et vins vaudois à Chardonne à l'invitation du Cercle démocratique de Lausanne, et tiendront un stand au marché à la Riponne. «Nous y présenterons des objets particuliers, comme une plaque d'ambassade et une valise diplomatique. Nous offrirons les dix heures et l'apéritif», annonce Olivier Fink. Le DFAE compte 5'500 collaborateurs, dont 4'000 à l'étranger. Parmi eux, 398 diplomates (120 hommes et 32 femmes portent le titre d'Ambassadeur). Sur environ 300 candidat(e)s par année, entre 10 et 20 sont retenu(e)s.

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