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Ils ont choisi de vivre autrement

Société Ce ne sont ni des aventuriers de l'extrême ni des marginaux rebelles ou enlisés dans leur condition. Juste des gens qui ont osé suivre un chemin hors des sentiers battus, leur chemin, pour vivre une vie répondant à leurs aspirations. Parfois à cause ou grâce à une épreuve. Des «audacieux» qui seraient aujourd'hui de plus en plus nombreux. Portraits d'un prêtre troquant parfois le chasuble pour un tablier de sommelier à Vevey, d'un créateur d'un jardin extraordinaire aux Grangettes, d'un couple ayant élu domicile au camping de Vidy et de châtelains pas comme les autres à La Tour-de-Peilz.

Suzy et Yvan, habitant à l'année au camping: «Nous avons l'impression d'être en vacances toute l'année».

Trajectoires hors normes et portraits intimes

«Vous venez voir Vincent? Il est juste là-bas en train de servir des clients», m'indique une serveuse en le désignant d'un mouvement de tête. Carrure imposante, catogan, jeans ample et délavé, ce quinqua pourrait être pris pour le patron, ne fût-ce son tablier bleu d'employé, estampillé Bla Bla, le restaurant veveysan d'Estelle Mayer. «Je suis juste stagiaire ici à 10% voire plus, et heureux de l'être!», lance-t-il au passage, dans un large sourire. Sagement couchée près du comptoir, Follie, sa chienne profite des caresses de clients tout en suivant ses va-et-vient. Ce flatcotretriever tout noir l'accompagne partout, y compris lorsqu'il dit la messe. Car Vincent Roos est d'abord le curé de l'Eglise catholique du Sacré-Cœur à Lausanne. «Je ne m'imaginais pas devenir prêtre, même si j'ai toujours eu la foi. Avant d'entrer au Séminaire, je n'avais jamais ouvert une Bible». Loquace, enthousiaste, il évoque son enfance au sein d'une nombreuse famille jurassienne catholique, ses balades mystiques en forêt, les Etats-Unis où il officia déjà comme barman, son travail durant quelques mois dans le marketing chez un grand fabricant de cigarettes, sa passion pour les fleurs et les animaux... Et cette question qu'un prêtre lui posa, alors qu'il était garde du Pape: «Pourquoi ne serais-tu pas prêtre toi aussi?» Cette question n'a cessé de me tarabuster. J'ai finalement répondu oui.»

Sa place au Bla Bla, c'est par le biais de son amitié de longue date avec Estelle Mayer que Vincent Roos l'a trouvée: «Un jour, je lui ai simplement dit que j'avais envie de bosser dans un bistrot. Elle a accepté. Je suis allé voir l'Evêque, qui n'a pas opposé d'objection, voyant que j'étais déterminé et m'a laissé faire. Je ne cherche pas à être atypique, je cherche à être simplement moi-même, avec mes grandeurs, mes fragilités, mes espérances, mes peurs.» N'ayant pas d'attrait à me retrouver sur la toile ni à intervenir sur les réseaux sociaux, il a d'ailleurs rendu son ordinateur. «Je préfère inviter quelqu'un pour boire un verre ou partager un repas. J'aime aller à la rencontre des gens, car dans ma mission de prêtre, l'important c'est avant tout d'aimer et de rencontrer les gens.»

Et l'ouragan se déchaîna...

Gérard Bonnet, lui, n'est pas croyant, mais pas non plus athée. «La religion et la question de Dieu ne me parlent pas, simplement». Mais il a en commun avec Vincent Roos cet émerveillement face à la nature. Au cœur des Grangettes, sur les bords du Léman, cet éducateur retraité et photographe a créé un jardin extraordinaire qu'il a ouvert au public, «avec une architecture qui n'obéit pas aux codes connus, d'où son nom de Jardin Instinctif», explique-t-il. Où les pierres brutes dessinent des chemins, entre vivaces et arbustes, où surgissent en douceur des sculptures de bois flotté ou de ferraille rouillée, parfois oiseaux ou dinosaures, dans une liberté apparente seulement. Un jardin né à la suite de l'ouragan Lothar, qui a dévasté la forêt près de sa maison en 1999. «Cet événement a croisé un autre séisme personnel, celui d'une rupture amoureuse. Pour me guérir, pour me reconstruire, j'avais besoin d'entreprendre quelque chose d'énorme. Une fois la zone nettoyée avec l'aide de bûcherons, je suis allé chercher des tonnes de pierres, et il s'est créé des sentiers et des petits emplacements, puis j'ai commencé les plantations», raconte le jardinier autodidacte. A-t-il le sentiment d'être quelqu'un d'à part? «Je n'aime pas la normalité, elle m'ennuie, je l'ai compris très tôt. Le système nous met souvent dans une voie où l'on risque de rester toute notre vie sans chercher ailleurs, alors que notre cerveau nous permet d'explorer des domaines très différents et d'ouvrir d'autres voies. C'est ce que j'ai fait. La voie naturelle, qui me prédestinait à être vigneron puisqu'issu d'une famille de vignerons, je l'ai d'ailleurs quittée vers 20 ans, après une scolarité désastreuse». Quant à son intérêt pour la photographie, «il est né de mon intérêt pour l'Islande, pays dans lequel je suis allé treize fois et qui m'a complètement bouleversé. Cette île que je percevais comme complètement vierge, j'aurais pu la voir ainsi il y a des millions d'années! J'ai pris conscience de la chance que j'avais d'être là, dans cette beauté totale, dans ce mystère de la vie. Je me suis alors demandé: que vais-je faire de ma présence au monde, comment honorer cela? C'est ce que j'essaie de faire à travers la photo, et à travers le jardin.»

Suzy et Yvan, ou la philosophie de la décroissance

Toujours sur les bords du Léman, mais du côté de Lausanne, nous nous rendons au camping de Vidy à la rencontre de Suzy et Yvan. Depuis douze ans, le couple y vit dans un douillet mobile-home, pour lequel ils ont quitté leur appartement en attique au centre de Lausanne. «L'idée germait depuis longtemps. Nous avions déjà ici une caravane où l'on venait tous les week-ends, puis à chaque rayon de soleil. En fait, on ne retournait à notre appartement presque plus que pour faire la poussière! Ce qui nous manquait surtout dans cet immeuble, c'était la convivialité, les liens avec les autres habitants. Nous avions l'impression de vivre dans une maison-dortoir.» Le fait qu'Yvan se soit retrouvé au chômage partiel fut un déclic. Le couple prend sa décision et adopte la philosophie de la décroissance. «Ici on vit plus légers, plus nature, mais on ne manque de rien. Comme on a une super ligne de bus pour aller en ville, nous avons choisi de ne pas reprendre de voiture», s'enthousiasme Suzy. «Il y a bien sûr des sceptiques face à notre mode de vie, mais aussi des carrément jaloux! Nous, nous avons l'impression d'être en vacances toute l'année et surtout les gens ici se préoccupent les uns des autres, on s'invite, on se rend service... On s'y sent vraiment bien. Une seule chose nous manque un peu, la cheminée en hiver», reconnaît Yvan.

La vie de château

Cap sur La Tour-de-Peilz. Educatrice spécialisée devenue thérapeute en soins alternatifs Line Bachmann a, elle, opté pour la vie de château, mais pas telle qu'on l'entend. Sans signe ostentatoire de richesse, mais avec comme valeurs le partage, l'écologie et la durabilité. C'est «la séparation d'avec le père de mes trois enfants» qui a fait réfléchir Line à un changement de mode de vie. «Pour avoir vécu dans une maison puis en appartement, je n'étais plus sûre que c'était ce que je voulais, ni que cela soit porteur pour l'avenir et j'étais prête à tenter une nouvelle expérience», explique-t-elle. En 2013, elle fonde avec sept connaissances une société coopérative d'habitation, qui rachète au promoteur Patrick Delarive une ancienne maison de maître. Elle et son compagnon y vivent avec dix-huit autres personnes, dont huit enfants. Chaque famille y a son appartement, mais tous se retrouvent de temps en temps dans la grande salle à manger pour un repas, et toutes les deux semaines pour une discussion. On se répartit les tâches liées aux grands nettoyages, au jardin, au potager bio et aux soins des poules. «Vivre ensemble dans un tel lieu, ce sont plein d'opportunités extraordinaires, notamment au niveau humain. Cela permet de se découvrir soi-même, de grandir, de confronter nos différences dans un esprit constructif. C'est une exploration constante, pas toujours facile. On ne peut plus se mentir, ni jouer à être parfait», s'émerveille Line Bachmann. La petite communauté envisage de développer davantage de projets culturels, avec des concerts, des lectures ou des expositions «pour permettre à d'autres personnes de profiter de ce lieu».

Trois questions à Florence Farion

Réalisatrice et présentatrice, sur RTS la Première, des émissions Egosystème et Les Audacieux, laquelle donne la parole à des personnes ayant un jour changé de vie.

« Ces gens-là forcent le respect »

Y a-t-il un point commun entre tous ces audacieux ?

Ce qui les caractérise tous, c'est la force de vie qui les anime et leur optimisme. Ils sont prêts à prendre des risques malgré la peur, car leur force de vie surpasse cette peur. Mais même sans changer de vie, on peut être audacieux. En osant suivre sa propre voie, en affirmant son choix de vie. Dans tous les cas, la première étape est de se connaître soi-même.

Sont-ils de plus en plus nombreux ?

Oui, il semble bien. Quand j'ai commencé cette émission il y a cinq ans, je ramais vraiment pour en trouver. Mais au fil des ans, j'en rencontre de plus en plus. La quête de sens est de plus en plus d'actualité. Cela reste quand même un souci de «privilégiés» en termes de disponibilité mentale et financière. Pour quelqu'un qui se bat pour joindre les deux bouts ou élever ses enfants, il est plus compliqué de se poser des questions existentielles.

Paradoxalement, le formatage social n'est-il pas particulièrement fort, notamment via les réseaux sociaux ?

Au contraire, je pense que le formatage a fait long feu et que le vent est en train de tourner. J'ai l'impression qu'il y a aujourd'hui une valorisation du développement personnel. Cela fait aussi du bien de voir des exemples incarnés de gens qui, même s'ils ont moins matériellement parlant, sont plus heureux car ils ont fait un choix et sont allés jusqu'au bout. Ces gens-là forcent le respect.

Textes et photos: Priska Hess

Date:24.10.2019
Parution: 970

Dominique Bourg : «Il y a une vraie quête de retour à la nature»

«Le formatage social n’a jamais été aussi puissant, de même que les instruments de formatage, comme par exemple les moteurs de référence du web, les réseaux sociaux et la publicité. Avec ce paradoxe que l’on dispose également de moyens puissants pour prendre de la distance et s’émanciper, une foule d’authentiques connaissances et réflexions étant, en effet, accessibles sur le web», analyse pour sa part Dominique Bourg, philosophe et professeur honoraire à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne. «Ces mouvements d’émancipation et de révolte accrochés aux enjeux climatiques et écologiques sont généralement le fait de gymnasiens et d’universitaires, tandis qu’il y a beaucoup plus de conformisme du côté de l’enseignement professionnel. La société bouge par le haut, en quelque sorte.» Autre constat: « ll y a une vraie quête de retour à la nature. Alors que la civilisation occidentale avait coupé les ponts entre l’homme et la nature, surtout depuis l’avènement de la science moderne – avec l’idée que progresser c’était s’arracher à la nature. Ce désir de reconnexion avec les éléments naturels, vous le voyez notamment par l’intérêt pour la cause animale et pour les arbres aujourd’hui, mais aussi par de nouveaux modes de vie plus en phase avec la nature. Mais je ne sais pas si cela sera suffisamment fort et rapide pour enrayer à temps la machine à détruire le climat comme le vivant.»