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Cinémas indépendants:
Chroniques de résistants

Enquête Concerts précédés d'un film ou d'une expo, rencontres avec des cinéastes, programmation pour enfants, projections de films du monde, soirée cinéma repas: face à la forte concurrence des grands groupes et de la vidéo à la demande, les cinémas indépendants innovent. Objectif: faire de la sortie au cinéma une expérience unique. Dans un contexte général de baisse de fréquentation et de fermeture de salles, leurs exploitants tirent leur épingle du jeu, de par le rôle social qu'ils jouent, avec pour maîtres mots diversité, convivialité, passion, proximité et engagement. Exemples à Oron, Chexbres et Lausanne, avec le Zinéma ou le Bellevaux (photo de page 1), ainsi que Pully et Bex, pour le City Club et le Grain d'Sel. Réalisateur et enseignant de cinéma à l'ECAL, Lionel Baier tient en haute estime les cinémas indépendants. Parce qu'ils diffusent des films proches des habitants, en dehors des grands centres, font office de lieux d'échange et pratiquent une politique de prix abordables. Selon l'auteur notamment des «Grandes ondes», ils touchent un public différent que celui de Netflix. Une forme de service public.

Photo: Gwenael Grossfeld, montage Le Régional

«Je n'ai pas le cancer du cinéma. Mes jours ne sont pas comptés!». Gestionnaire de plusieurs salles indépendantes romandes, dont le Zinéma à Lausanne ou le cinéma d'Oron, Laurent Toplitsch se montre positif. Dans un contexte de public à la baisse et de difficultés économiques, lui adopte la formule des multiplexes pour ses cinémas. «Le seul intérêt du modèle des multiplexes, c'est de s'en inspirer et de défendre par ce biais un autre cinéma, le cinéma indépendant», justifie-t-il. Un contre-exemple dans le milieu des cinémas indépendants, composés pour la plupart de salles uniques. Autrefois dominant, ce modèle est désormais très minoritaire.

«Ça reste fragile»

Selon l'Office Fédéral de la Statistique (OFS), ces salles uniques ont en Suisse chuté de 633 unités au milieu des années soixante à 173 aujourd'hui. Pour Vaud, elles passent de 66 en 1966 à 32 en l'an 2000, tombant même à 17 en 2018. Corollaire, les multiplexes ont le vent en poupe. Vaud compte treize cinémas de deux salles et plus, contre sept en 2000, soit un quasi doublement. Souvent gérés par des groupes tels Pathé ou Cinérive, ils diffusent des films grand public, tout en haut du box-office. A l'opposé des programmes parfois intimistes des lieux indépendants.

S'y ajoute une érosion du public depuis plusieurs années. «Depuis 40 ans, pour notre salle, le loyer a été multiplié par quatre alors que la fréquentation divisée par trois ou quatre», analyse Gwenael Grossfeld, du Bellevaux à Lausanne. Nombre de spectateurs en baisse pour toute la Suisse, où, selon l'OFS, ils sont passés de presque 21 millions à près de 12 millions entre 1980 et 2018. Un public vieillissant de surcroit: «C'est ce qui me préoccupe le plus, car il y a tant d'autres façons de consommer des images pour les jeunes, sur leurs smartphones», observe Thierry Jobin, directeur du Festival International du Film de Fribourg et ancien critique cinéma pour Le Temps.

Conséquence: de nombreux cinémas à salle unique ferment. Comme l'Athénée, l'Atlantic, le Romandie et le Bourg à Lausanne, le Cosmos à Aigle, ou le Monthéolo à Monthey. Et la liste n'est pas exhaustive. «Le modèle du cinéma à un seul écran est très difficile à tenir, déplore Nicolas Wittwer, responsable communication du City Club Pully. Du point de vue économique c'est dur, même si notre fréquentation a augmenté de 13% en 2018. Mais ça reste fragile».

«Ce n'est pas Paris qui décide»

En parallèle, des groupes comme Cinérive à Vevey, Montreux, Aigle, ou Pathé à Lausanne détiennent de larges parts de marché avec leurs multiplexes. Avec des situations de quasi-monopole défavorisant la diversité culturelle.

Face à cette concentration, les Zinéma, Grain d'Sel à Bex et autres City Club de Pully résistent. Ces petits exploitants diffusent des films qui ne seraient pas sortis dans d'autres lieux. Et Gwenael Grossfeld, du Bellevaux à Lausanne, d'illustrer: «Nous proposons autre chose que Pathé et les gens peuvent ainsi choisir. C'est important pour l'hygiène culturelle de rester sur ce marché. Si on bouffe tous la même "m...", comment savoir qu'on veut autre chose. Il faut présenter aux gens d'autres films, ainsi ils pourront choisir».

Cette diversité est même imposée par la loi sur le cinéma: «Les films projetés proviennent en nombre suffisant de pays différents et ils représentent des genres et des styles divers (art. 18)». Cité par La Tribune de Genève en 2015, Sami Kanaan, le maire en charge de la culture, estimait: «Ces salles permettent aux spectateurs de bénéficier d'une offre de films alternative à ceux diffusés dans les multiplexes. Si elles disparaissent, les multiplexes ne modifieront pas pour autant leur programmation. Cela équivaudrait à un appauvrissement de l'offre».

Autre atout des cinémas indépendants: les films y restent à l'affiche plus longtemps. Alors que les grands groupes inondent le marché de toutes les villes lors des sorties internationales, avec aux quatre coins de la Suisse le même blockbuster diffusé au même moment. Conséquence, les films ont une durée de vie très courte, parfois deux à trois semaines seulement. A Chexbres, Danièle Wenger Leyvraz, responsable de la gestion du cinéma de la grande salle, se réjouit: «Nous passons les films plus tard, ce qui permet de leur accorder une vie plus longue». En outre, leurs exploitants sont des cinéphiles, qui décident eux-mêmes des films qu'ils souhaitent passer, sans se baser uniquement sur le potentiel commercial d'une œuvre. Comme le proclame Laurent Toplitsch, un cinéma indépendant c'est «un cinéma où les décisions ne se prennent pas à Paris dans un Conseil d'administration!».

Un film ne suffit pas...

Mais surtout, ces lieux font de la sortie au cinéma une expérience unique, un événement. Au contraire des espaces de consommation parfois considérés comme froids et distants, où chacun prend soi-même son billet grâce à une machine et où le seul être humain croisé est le vendeur de popcorn... «Aujourd'hui, ces cinémas ne peuvent plus se contenter de diffuser un film. Ils doivent faire plus, proposer une offre originale, réaliser un événement en soi, accompagner le film d'une exposition, d'un repas», considère Thierry Jobin. Misant sur la convivialité et la proximité, presque tous ont par exemple un bar ou un bistrot.

Ils offrent aussi des activités sortant du strict cadre cinéma: concerts précédés d'un film - environ une fois par mois au City Club à Pully - soirées spéciales, dont des rencontres avec des cinéastes, ou projections pour les plus jeunes, type ciné-club, au City Club Pully et au Grain d'Sel à Bex. Lequel propose aussi la diffusion une fois par mois de films du monde, Népal, Guatemala, Iran, etc.

Il n'empêche, au-delà d'événements et de films de niche ou d'art et d'essais, ces salles ne peuvent faire l'économie des longs métrages grand public. Pour s'assurer des entrées. En 2018, Chexbres totalise 5'600 billets vendus, Oron, le Zinéma et le Bellevaux entre 5'000 et 10'000, et 10'000 au Grain d'Sel à Bex. Ce qui reste peu en regard des 1'436'971 spectateurs qui ont couru les salles obscures vaudoises cette même année (chiffres de ProCinéma). «Même les cinémas indépendants sont obligés d'amener les films que les gens veulent voir», constate Thierry Jobin. Par exemple, récemment, «Un jour de pluie à New York», le dernier Woody Allen, ou «Parasite», palme d'or 2019 à Cannes.

«Moins pénible que l'usine»

Reste un aspect crucial pour la survie de ces institutions culturelles: le bénévolat et les aides publiques. Ces lieux sont dans les mains de passionnés peu avares de leur temps. Tels Gwenael Grossfeld du Bellevaux: «Je travaille 20 heures par jour, sans week-end et sans dimanche, mais je ne me plains pas, c'est moins pénible que l'usine». Ou Laurent Toplitsch: «Monter des projets implique le sens du sacrifice. Il faut être patient et pas gourmand et ne pas avoir peur de s'auto-exploiter». Quant au soutien des Communes, difficile d'obtenir des chiffres. À Chexbres, la salle est prêtée par la Municipalité, tandis que l'Office Fédéral de la Culture, via son programme «Promotion de la diversité de l'offre», octroie environ 3'750 frs. Au Grain d'Sel à Bex, la subvention communale s'élève à 5'000 frs par année. À Pully, la Commune alloue 50'000 frs au City Club, le reste du budget, 60-65 %, provenant notamment des entrées, du bar et des membres. Une aide insuffisante selon Lionel Baier (voir interview ci-contre).

Avec l'arrivée de la télévision, les cinéphiles pensaient que le septième art allait mourir. Avec le DVD et les home cinémas, il devait expirer. Aujourd'hui, ce sont Netflix et les écrans portables qui le menacent. Pourtant, il résiste toujours. «Netflix c'est du binge watching, c'est de la biture de films que le téléspectateur s'impose pour amortir son abonnement», assène Laurent Toplitsch. Résultat: le cinéma, indépendant ou non, vit toujours.

Stéphane Armenti



Lionel Baier:  « Ces salles sont un bien commun et ont un rôle social »

Réalisateur et enseignant de cinéma à l’ECAL, Lionel Baier tient en haute estime les cinémas indépendants. Parce qu’ils diffusent des films proches des habitants, en dehors des grands centres, font office de lieux d’échange et pratiquent une politique de prix abordables. Selon l’auteur notamment des «Grandes ondes», ils touchent un public différent que celui de Netflix. Une forme de service public.  

 

Comment caractérisez-vous un cinéma indépendant ?

Je distinguerais le groupe où tout le monde est salarié et les cinémas indépendants où ça fonctionne sur le bénévolat, sur la bonne volonté des gens. Pour moi, voilà la grande différence.

Don Quichotte se battait seul contre tous. Une métaphore qui pourrait s'appliquer aux exploitants de salles indépendantes ?

A Aubonne, il y a 27 ans (réd: Lionel Baier cogérait et programmait ce cinéma local dès 1992), nous donnions du temps et il y avait un retour. Aujourd'hui, il faut beaucoup plus d'énergie pour un cinéma indépendant. Ne serait-ce que pour ne pas perdre de spectateurs. Il faut un bar, faire des soirées thématiques, inviter des réalisateurs. Je suis très admiratif de ces gens, car c'est plus difficile qu'il y a 20 ans.

De plus, la période est difficile de façon générale, mais je pense que les gens vont revenir dans les salles. Ce qui fait que les cinémas indépendants tiennent, c'est leur attachement à leur région, l'ancrage local y est important.

Que vous inspire, dans ce marché, l'opposition multiplexes contre cinémas indépendants ?

Les cinémas indépendants et les multiplexes ne font pas le même métier. Dans une salle indépendante, je vais pouvoir discuter après le film, sans me faire bousculer par ceux qui vont à la séance suivante.

C'est comme manger un sandwich sur un quai de gare ou aller dans un bon restaurant. C'est pratique de manger vite-fait debout en marchant, mais c'est appréciable de manger un plat bien servi. Il faut les deux choses. Il y a le rôle social que jouent les cinémas indépendants: à Bex ou à Chexbres, c'est appréciable d'avoir un cinéma tout proche. Les gens du lieu n'ont pas forcément de voiture. Les prix sont aussi des prix normaux pour aller voir un film (réd : exemple, 8 frs au cinéma de Chexbres.)

Ces cinémas indépendants fonctionnent largement grâce aux bénévoles, mais le bénévolat est-il un modèle économique viable, voire éthique ?

C'est un système à l'anglo-saxonne. Là-bas, comme il n'y a pas d'assurance maladie obligatoire, ce sont des dentistes bénévoles qui soignent des Américains. C'est la même chose pour le cinéma en Suisse. Les bénévoles font le travail.

Mais les Communes devraient soutenir davantage ces gens. Car c'est un bien commun comme la santé. En plus, nous les réalisateurs avons besoin de ces petites salles. Nos films y sont montrés. Alors que dans les grands groupes, ils sont rapidement enlevés de l'affiche. Enfin, dans la société, le «local» est au goût du jour. Pourquoi, dans le cinéma, ceci ne fonctionnerait-il pas? «Consommer» local, dans une petite salle indépendante.

Netflix a-t-il un impact sur la fréquentation des salles en général et sur les salles indépendantes ?

Pas forcément. Ce sont plutôt les libraires qui en pâtissent. Les gens regardent d'abord une série et ont moins le temps de lire. En revanche, entre Netflix et les cinémas indépendants, ce n'est pas le même public.

Date:31.10.2019
Parution: 971

Survivre grâce au bénévolat

Tous les cinémas indépendants emploient largement les bénévoles. Exemples? Au Vevey International Funny Film Festival (VIFF), ils sont 60, au City Club Pully, une cinquantaine; au Grain d’Sel à Bex; une quarantaine. Employés entre autres à la billetterie ou au service au bar. Programmation et gestion restent en mains des responsables de salles, professionnels payés par les associations à la tête des cinémas, voire de personnes défrayées. Pour Lionel Baier, c’est la grosse différence entre cinémas indépendants et cinémas de type Pathé ou Cinérive. Dans ces groupes tous les employés sont salariés.

Mais le septième art n’est pas la seule activité à bénéficier du bénévolat, très répandu. Selon une étude de l’Office fédéral de la statistique, «Le bénévolat en Suisse 2013/2014», «une personne sur cinq (20%) se consacre à au moins une activité non rémunérée dans le cadre d’organisations ou d’institutions, ce qui représente 1,4 million de personnes environ». Un modèle essentiel pour beaucoup de clubs sportifs, paroisses, associations.

Lionel Baier, le déplore: «C’est un système à l’anglo-saxonne. Là-bas, comme il n’y a pas d’assurance maladie obligatoire, ce sont des dentistes bénévoles qui soignent des Américains. C’est la même chose pour le cinéma en Suisse. Les bénévoles font le travail». Le cinéaste pense que les communes devraient davantage soutenir ces salles (cf interview ci-contre). Thierry Jobin appuie: «Pour un festival comme le Festival International du Film de Fribourg, cela ne va pas. Dans les villages, c’est une expérience collective donc c’est un peu différent».

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