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« Les limites de la tolérance ont reculé »

Corseaux Sur Internet et les réseaux sociaux, dessins de presse et caricatures sont sortis de leur contexte et touchent des publics auxquels ils n'étaient pas destinés, analyse Philippe Kaenel, professeur à l'Université de Lausanne. Résultat, de vives polémiques, qui ont même tourné au massacre pour Charlie Hebdo. Eclairage en compagnie de l'historien de l'art, en marge de sa conférence du 6 novembre à l'Atelier De Grandi.

«Certains dessins publiés au début du 20e siècle ne passeraient plus en 2019», assure Philippe Kaenel, professeur d'histoire de l'art à l'Université de Lausanne.

Entretien et photo: Amit Juillard

Le New York Times ne publie plus de dessins de presse politiques dans son édition internationale depuis le 1er juillet. Le 10 juin, le quotidien cède à la polémique provoquée par la publication d'une caricature, signée du Portugais Antonio Moreira Antunes, taxée d'antisémitisme. L'image montre Benjamin Netanyahou, Premier ministre israélien, en chien d'aveugle, étoile de David autour du cou, menant Donald Trump, président des États-Unis, kippa sur la tête, lunettes noires sur le nez.

En ce 21e siècle, le dessin de presse est régulièrement au centre de débats violents et globaux. Comme en 2005, lorsque le quotidien danois Jyllands-Posten imprime des portraits satiriques de Mahomet. Ou à la suite du massacre à la rédaction de Charlie Hebdo en 2015, assassinée par des terroristes islamistes, notamment pour avoir publié ces mêmes dessins.

Internet a changé la donne. Soudain, les dessins, sortis de leur contexte, sont accessibles à un public non averti. Assis avec Le Régional et un verre d'eau dans la cafétéria du bâtiment de l'Anthropole à l'Université de Lausanne, Philippe Kaenel, professeur d'histoire de l'art, souligne que les méprises et les polémiques se sont intensifiées. En cause, selon lui, les réseaux sociaux, qui ont la capacité de former de grands groupes de consensus ou d'opposition».

Il n'y aura plus de caricatures politiques dans l'édition internationale du New York Times. Le résultat d'une polémique autour d'un dessin jugé antisémite publié le 25 avril. Quelle est votre lecture de cette décision ?

 L'histoire de la caricature est liée à celle de la censure. Ici, nous entrons dans une nouvelle phase. C'est frappant: un journal s'autocensure dans un pays à tradition démocratique. Cette affaire dénote le pouvoir de coercition du politiquement correct aux États-Unis, mais aussi du pouvoir effectif du lobby politique israélien. L'antisémitisme n'est pas acceptable, mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas attaquer un ministre israélien et sa conduite politique.

Le politiquement correct a-t-il pris le dessus ?

 Dans l'exemple de Charlie Hebdo, la réponse est double: oui et non. Les dernières éditions sont tout aussi agressives mais peut-être plus mesurées sur le thème qui a provoqué le massacre. Les limites de la tolérance ont reculé à travers Internet et les réseaux sociaux. Avant, une caricature s'adressait à un lectorat spécifique. Il y avait une sorte de contrat de lecture. Les caricatures signées Honoré Daumier, censurées sous le règne de Louis-Philippe, dans les années 1830 en France, étaient moins facilement accessibles dans les pays voisins. Et surtout pas en-dehors du journal dans lequel elles étaient publiées et mises en contexte. Les dessins de presse sont synthétiques, allusifs, parfois ambigus. Avec Internet, ils sont placés dans un autre contexte, touchent des publics auxquels ils ne sont pas destinés, qui les réinterprètent. C'est ainsi que les représentations de Mahomet se sont retrouvées au centre d'une stratégie de propagande. Les méprises et les polémiques se sont aussi intensifiées: les réseaux sociaux peuvent créer de grands groupes de consensus ou d'opposition.

Les caricatures d'aujourd'hui sont-elles moins provocatrices que celles d'hier ?

 Il n'y a pas d'évolution linéaire dans la tolérance. L'intensité d'un dessin est toujours proportionnelle à celle du débat qu'il reflète. Au début du 20e siècle, alors que les discussions en France se concentrent sur la séparation entre Église et État, le journal satirique L'Assiette au Beurre publie des images d'une violence extrême qui ne passeraient pas en 2019. Mais au fil du temps, les tabous évoluent. Les interdictions, sexuelles ou religieuses, et les sensibilités ne sont plus les mêmes. Par exemple, avant la Seconde Guerre mondiale, la caricature antisémite était une évidence, à gauche comme à droite. Après 1945, ce n'est plus possible. Républicaine, souvent athée et provocatrice, la culture occidentale de la satire permet néanmoins d'aller très loin, aujourd'hui encore.

«La caricature: une histoire suisse et internationale». Conférence de Philippe Kaenel, professeur d'histoire de l'art à l'Université de Lausanne. 6 novembre, 19h30, Atelier De Grandi, Corseaux.

Date:31.10.2019
Parution: 971

La caricature, une tradition suisse

L'histoire de la caricature suisse est vieille de près de six siècles. Elle apparaît à la Renaissance avec l'apparition de la presse typographique. La deuxième moitié du 18e siècle marque son premier essor. «Les luttes politiques contre les pouvoirs oligarchiques, à Genève ou à Berne, sont intenses, contextualise Philippe Kaenel, professeur d'histoire de l'art à l'Université de Lausanne. Les dessins circulent alors dans des cercles d'érudits. La Révolution française a ensuite un impact considérable.» C'est l'explosion de la satire. Puis viennent 1830, 1848 et 1870. La Suisse est alors ilot républicain au milieu d'une Europe conservatrice, qui vit la résurgence des monarchies. La censure existe cependant. Le gouvernement fédéral tempère pour éviter des problèmes diplomatiques. Idem pendant les deux guerres mondiales. «A partir des années 1960-1970, les journaux traditionnels commencent à intégrer des dessinateurs, raconte l'auteur de «La caricature en Suisse». Ils ne travaillent pas pour les journaux spécialisés, mais deviennent des journalistes d'opinion. Aujourd'hui encore, il y a un vrai vivier en Suisse romande et Vigousse a été créé il y a 10 ans déjà.»

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