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«Se réjouir du mal que je n'ai pas fait»

Culture Rappeur à la carrure de rugbyman, Oxmo Puccino se confie avant sa venue aux Docks le 28 novembre. Sur la paix ou les quartiers difficiles de Paris, au cœur de son dernier opus.

«Les mots nous relient»,  proclame Oxmo Puccino.FIFOU

Stéphane Armenti

Dans Flèche épistolaire vous écrivez «A bas les pistolets, vive l’épistolaire / J’aime la compagnie de ceux qui s’tolèrent». Ces paroles indiquent une volonté de paix. Que voulez-vous dire? La paix, l’apaisement est-ce important pour vous?

En 2009, j'ai sorti l’album «L'Arme de Paix», un manifeste sous forme de nécessité. Dix ans plus tard c'est plus que jamais d'actualité. Etre en paix avec soi-même d'abord, être en paix avec ceux qui nous entourent, nous accompagnent. Au risque de passer pour quelqu'un de naïf, j'ai choisi cette voie car c'est la seule selon moi qui peut nous rapprocher les uns des autres. Voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Se réjouir du mal que je n'ai pas fait. Nous vivons dans un monde d'hystérisation dans lequel nous sommes tous dans une forme de réaction permanente voire d'ultra-réaction. Ça veut dire moins de réflexion, moins de recul, moins de temps d'analyse et dans ce contexte le risque de se tromper, de se fâcher, d'entrer en conflit avec l'autre n'a jamais été aussi important. C'est ce que je raconte dans «Flèche Epistolaire», mon super-pouvoir à moi c'est l'écriture pour transmettre des émotions, partager un point de vue sur le monde et rassembler des gens. J'ai choisi de le mettre au service de l'autre, au service de l'apaisement. 

Et si on élargit et l’on parle de ce monde, la paix est un thème plutôt maltraité? Avec Donald Trump et d’autres qui agitent les conflits sur le plan international; les mouvements populistes européens -Salvini en Italie, Orban en Hongrie- qui refusent les réfugiés. Comment vivez-vous dans ce monde en conflit constant?

Le monde dans lequel nous vivons est violent. C'est un monde de violence. Je ne sais pas si le monde est plus violent aujourd'hui qu'il y vingt ans. Seulement avec le développement des réseaux sociaux d'une part, des chaînes d'information en continue, nous sommes au courant de tout, tout de suite. Le temps du recul et de l'analyse s'est considérablement réduit et on attise des peurs sans se soucier des conséquences et de la véracité des faits. Si là on avait écouté un peu plus les rappeurs il y a 20 ans, il y a bien des sujets de société qui auraient pu être amélioré. Quand le rap a explosé à la fin des années 90, les gens l’ont vu comme une menace. Soudain, une certaine France en a rencontré une autre bien différente qu'elle ignorait. Ce fut un choc de culture et un choc de générations. Quand NTM chantait: «Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu», tout le monde le prenait au premier degré, alors que ce titre ne faisait qu'alerter sur la situation des banlieues: la précarité, le chômage, la surpopulation, l'abandon. A travers nos chansons, les rappeurs alertaient la population sur la problématique des armes, de la drogue ou encore de l'éducation. Problèmes qui rongeaient déjà nos quartiers et qui aujourd'hui ont dépassé la seule problématique des banlieues. Les rappeurs ont toujours chanté le manque d'amour, parce que d'amour c'est tout ce dont nous avons besoin.

La musique, le son de votre album «La Nuit du Réveil», comment les qualifiez-vous? Comment les caractérisez-vous?

«La nuit du réveil» marque un nouveau départ. Après une trilogie aux sonorités plus acoustiques, plus organiques, l'heure était venue d'explorer autre chose. Mes équipes et moi avons travaillé pendant presque trois ans sur cet album. Quand vous avez dépassé la quarantaine, que vous êtes là depuis plus de vingt ans, il est interdit de s'endormir, il est nécessaire de se remettre en question. C'est ce que nous avons fait. Avec Eddie Purple tout d'abord. Nous avons réalisé un gros travail de répertoire, d'exploration, de recherche sonore. Puis Phazz est arrivé pour consolider ce travail, le propulser et lui donner une couleur plus actuelle. Cet album, c'est à la fois un condensé de vingt ans de carrière avec des titres à la fois au format très chanson, très acoustique comme «Le droit de chanter» par exemple, et des explorations plus électroniques comme sur «La Peau de l'Ours» sur lequel a travaillé Brodinski ou plus actuelles comme sur «Peuvent pas» qui fait référence à la Grime Anglaise que j'adore.

Pour vous l’écriture, ça a quelle importance?

De l'importance? C'est essentiel, écrire pour moi est même vital. J'écris chaque jour. D'ailleurs nous sommes dans un monde d'écriture. On écrit tous, chaque jour! des mails, des sms etc…Rarement dans l'histoire moderne, l'écriture aura été si présente. Les mots nous relient. Raison pour laquelle je parle souvent du pouvoir des mots, de l'attention qu'il faut leur porter. Les mots je les économise, je les utilise à bon escient et j’apprends à mesurer leur effet, et encore maintenant, je suis dépassé par les mots, même les miens.

Dans «Le droit de chanter», vous faites référence au rappeurs qui n’étaient pas considéré comme des chanteurs à part entière. Dites-en plus?

Dans «Le droit de chanter», il y a plusieurs degrés de lecture. C'est une chanson très importante autour de laquelle je tournais depuis plusieurs années. Et puis j'ai trouvé ces deux phrases: «A ces pères qui rêvaient de fils diplômés, auxquels on a si peu pardonné». Le droit de chanter, c'est le droit de lutter. Je fais écho au manque d'amour, à l'héritage colonial de la France, aux rêves des générations passées pour leurs enfants. Le droit de chanter c'est le public qui nous l'a donné. Si le rap est le courant majeur aujourd'hui on le doit avant tout au public. Et c'est vrai qu'il y a encore parfois un décalage entre le succès rencontré par cette musique et le traitement qui lui est réservé…Même si cela a beaucoup changé. Quand je vois le traitement réservé à Damso pour l'hymne de l'équipe Nationale Belge ou dans un autre registre le scandale autour de Black M et de Verdun, je me dis qu'il y a encore du chemin à parcourir. C'est un phénomène inhérent à tous les genres musicaux si on y regarde de plus prêt mais avec le rap il y a derrière tout l'héritage colonial qui va avec. C'est ce que j'appelle le rapcisme. Un passé avec lequel la France n'est pas encore tout à fait en paix.

Vous avez peut-être vu les dernières élections en Suisse. Afin de renouveler les deux Chambres du pays. Qu’est-ce que cette vague verte vous inspire?

Le monde change. Les préoccupations des citoyens aussi. J'ai l'impression qu'il y a une génération qui arrive qui est à la fois plus consciente d'une part et d'autre part veut s'extraire des schémas passés pour plus d'égalité, plus de liberté, plus de sens. Ce qui me surprend toujours c'est qu'il faille un parti écologiste alors que cela devrait une ligne de ralliement quelques soient tes opinons politiques. L'écologie est un enjeu politique dans le sens premier du mot. Un enjeu pour le peuple. Mais pour que les choses évoluent il va falloir une prise de conscience forte et générale. Tout le monde n'avance pas au même rythme. Les enjeux en Chine ne sont pas les mêmes qu'en France. On nous demande à tous de faire des efforts au quotidien mais moi qui ai la chance de beaucoup me déplacer, je vois que les gens partout s'organisent pour faire du covoiturage pour aller à l'usine le matin, les gens trient, commencent à s'inquiéter de ce qu'ils mangent, de comment ils s'habillent…Si on regarde derrière nous et les habitudes de nos parents, il y a quand même beaucoup de choses sur lesquelles, nous, citoyens, avons évolué. Mais nous ne pourrons rien sans grandes orientations politiques, sans volontés des industriels. Nous vivons dans un monde d'égo, ce qui est paradoxal dans une époque où on parle beaucoup d'économie de partage.

 

Date:07.11.2019
Parution: 972

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