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La biodiversité peut endiguer le réchauffement climatique
Exemples au plan local

Environnement Insectes en voie de disparition, plancton asphyxié, sols dévitalisés: les études sont alarmantes. En Suisse, sur 45'000 espèces, 36% sont menacées et 15% de plus le sont potentiellement. En cause, la qualité des écosystèmes, qui ne cesse de diminuer, et le recul des habitats naturels, tels que prairies, bords de rivières, marais, ou forêts. Pourtant, malgré les efforts des communes ainsi que les plans d'actions cantonaux et fédéraux, «cela ne suffit pas», confie au Régional la nouvelle conseillère aux Etats Adèle Thorens Goumaz. Solution: sortir des pesticides de synthèse, renaturer les cours d'eau, maintenir les arbres et les forêts urbaines, planter des fleurs et préserver les réserves naturelles, au nombre de 156 dans le canton, à l'image de celle des Grangettes. Car favoriser la biodiversité, c'est aussi contrer le réchauffement climatique, sachant que ces minuscules organismes permettent de fixer les gaz à effet de serre dans l'eau et le sol. Enquête et analyse.

Benoit Renevey

Textes: Magaly Mavilia

«On s'inquiète pour le climat mais la disparition des animaux ne draine pas les foules dans la rue», regrette le photographe montreusien Jean-Marc Fivat, responsable régional pour le Karch (Centre de coordination pour les amphibiens et les reptiles de Suisse). Cette extinction annoncée par les scientifiques passe inaperçue. Pourtant, des signes tangibles existent: «Lorsque j'étais enfant, nous étions payés pour capturer les hannetons, ravageurs des cultures, se souvient ce fils de paysan. Vous en voyez encore aujourd'hui? Et des insectes sur le pare-brise des voitures?» Mais pourquoi la survie de ces petites créatures est-elle si importante? S'il manque une sorte de grenouille, est-ce si grave? «Sans diversité génétique, les espèces sont plus vulnérables aux dérèglements du climat, rappelle Jean-Marc Fivat. Et il suffit d'une maladie pour que des populations entières, d'animaux ou de végétaux soient décimées.» C'est pourquoi ce passionné se bat depuis plus de 20 ans pour sauvegarder, entre autres, le lézard vert qui se maintient miraculeusement à la lisière des communes de Corsier et Chardonne, la seule population entre Roche et St-Sulpice. «C'est un signe de la qualité d'un biotope, se réjouit-il. Et en plus du plaisir de les voir, les lézards sont des insecticides naturels et gratuits».

La biodiversité, à quoi ça sert?

«La biodiversité, c'est comme la chaîne d'un vélo, si un maillon casse, le vélo ne peut plus avancer. Le principe est valable pour la chaîne alimentaire, résume le géographe Alain Stuber, directeur du bureau Hintermann & Weber à Montreux. Sans biodiversité, c'est la survie de l'être humain qui est en danger.» C'est pourquoi favoriser et recréer des biotopes est important. A l'instar de la renaturation du Grand Canal, réalisée en collaboration avec les communes d'Yvorne et de Corbeyrier: «Ces aménagements sont les plus longs du canton et la faune et la flore y reprennent leurs droits», se réjouit le chef de projet Alain Stuber (voir Le Régional 964).

A terme, ces actions portent leurs fruits. «Si des espèces rares disparaissent, comme ce fut le cas pour le triton crêté l'an dernier aux Grangettes, nous parvenons à maintenir les espèces communes, constate Jean-Marc Fivat. Les batraciens sont revenus et la plupart des mammifères vont mieux, dont le castor qui est très utile car il crée à son tour des biotopes».

Sortir des pesticides

Malgré les efforts des communes (lire Le Régional 938) et les plans d'actions cantonaux et fédéraux, «ça ne suffit pas», confie la nouvelle conseillère aux Etats Adèle Thorens Goumaz. «Des décisions politiques ambitieuses doivent être prises. Les mesures et les moyens prévus sont très insuffisants. Le Conseil fédéral a d'ailleurs annoncé que les objectifs de la Stratégie biodiversité pour 2020 ne seraient pas atteints». Co-présidente du groupe parlementaire «biodiversité et gestion des espèces», l'élue verte insiste: «Nous avons besoin de décisions politiques fortes, notamment pour accompagner les agriculteurs, afin qu'ils puissent s'émanciper progressivement des pesticides de synthèse. Outre l'agriculture, l'urbanisme, l'aménagement du territoire et les transports sont aussi concernés. Par ailleurs, la Suisse doit assumer sa responsabilité en matière d'impact sur la biodiversité à l'étranger, en cessant notamment de faciliter l'importation d'huile de palme ou de viande issues de la déforestation.»

Préserver les arbres en ville

La Suisse a l'une des plus fortes proportions d'espèces menacées (voir interview ci-dessous). En cause, l'industrie, le réchauffement climatique, l'agriculture intensive, mais aussi la densité démographique qui entraîne le morcellement et la disparition des sites naturels. C'est la raison pour laquelle des organisations telles que Pro Natura se battent depuis plus d'un siècle pour leur préservation. Dans le canton de Vaud, Pro Natura compte 156 réserves naturelles sur une superficie 117 km2. C'est peu, mais c'est essentiel, car la perte de la biodiversité a atteint «un niveau alarmant», annonce l'Académie des sciences naturelles suisses (SCNAT) forte de 35'000 experts engagés au niveau régional, national et international pour le futur de la science et de la société: «La superficie des zones à haute biodiversité, telles que les prairies sèches et les marais, a diminué de plus de 90%. Mais, bonne nouvelle, étonnamment, la biodiversité peut atteindre un niveau important en milieu urbain». Et Michel Bongard, secrétaire général de Pro Natura Vaud, d'appuyer: «La préservation des arbres et des forêts urbaines est la première chose à faire. C'est pourquoi les actions à l'échelle individuelle et de type "Nature en ville", la renaturation des cours d'eau et la préservation des milieux naturels sont vitales. Heureusement, la prise de conscience s'est accrue grâce à la mobilisation des jeunes dans la rue et les déclarations d'urgence climatique, se réjouit le militant. Et nous espérons que les bases légales seront renforcées.»

Analyse Ne tirons pas sur l'ambulance

La prise de conscience de la perte massive de la biodiversité est une sévère leçon d'humilité. «On ne peut pas vivre sans vers, sans poissons ou sans plancton, tandis qu'eux peuvent vivre sans nous», synthétise Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd Conservation Society. Nous pensons remplacer les insectes par l'engrais et la culture «in vitro». C'est oublier que ces cultures sous cloche demandent énormément d'énergie fossile alors que la nature fait ce travail pour nous gratuitement et sans ravages collatéraux, rappelle Stéphane Mustaki, responsable des réserves naturelles Pro Natura Vaud: «Nous oublions aussi que l'énergie fossile n'est pas renouvelable et que l'azote (contenu dans les engrais de synthèse) fait le régal des algues qui étouffent notre deuxième source d'oxygène, le plancton végétal.» Tout comme les insectes et le sol, le plancton n'apprécie pas la pétrochimie et 40% de celui-ci a suffoqué dans les eaux à seulement un degré de réchauffement, seuil que nous avons atteint. Or, en plus de fournir le 50% de l'oxygène et la nourriture, le plancton (et les méthanotrophes en particulier) ainsi que le sol, retiennent massivement le CO2 et le méthane, un gaz à effet de serre 23 fois plus puissant que le CO2. Selon Cercle sol, l'association des experts en conservation des sols des Cantons et de la Confédération, un développement de ces «recycleurs» de seulement 4 ‰ (4 pour 1'000) par an suffirait à fixer nos émissions CO2. Les solutions sont largement connues. Manquent à l'appel des décisions politiques fortes pour préserver la source de la vie: la biodiversité. Comme le rappelle l'économiste Naoko Ishii, PDG du Fonds pour l'environnement mondial, qui collabore avec l'ONU: «Le message de la science est très clair. Notre responsabilité est requise et nous n'avons plus de temps».

Date:14.11.2019
Parution: 973

Antoine Guisan: «Réduire l’extinction des espèces est la priorité»

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«Le taux d’extinction des espèces est 10 à 100 fois supérieur aux dix derniers millions d'années», alerte Antoine Guisan, professeur à l’UNIL où il dirige le laboratoire d’écologie spatiale. Egalement fondateur du portail RECHALP axé sur les Alpes vaudoises et membre des centres interdisciplinaires sur la montagne et sur la durabilité de l’UNIL, sa recherche de portée internationale est centrée sur l’étude et la modélisation de la distribution géographique des espèces et de la biodiversité.

En matière de climat, nous avons dépassé les limites, qu’en est-il pour la biodiversité?

υ L’évolution du climat peut se mesurer par des indicateurs relativement simples, comme des tendances de température ou d’événements extrêmes. C’est beaucoup plus difficile avec la biodiversité, constituée à l’échelle
mondiale de plus de 2 millions d’espèces recensées, et une estimation totale de 8 millions d’espèces. Le panel intergouvernemental sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) vient de tirer la sonnette d’alarme, dénonçant un taux d’extinction d’espèces 10 à 100 fois supérieur aux dix derniers millions d'années. Les chiffres sont éloquents. Juste pour les vertébrés, 680 espèces ont disparu depuis le 16e siècle. Depuis 1900, l'abondance des espèces a diminué d'au moins 20% en moyenne dans les grands habitats terrestres. 

L’Union internationale de conservation de la nature basée à Gland nous alerte de fortes menaces pesant sur plus de 40% des amphibiens, et sur plus d'un tiers des récifs coralliens et des mammifères marins. 

En Suisse, sur 45'000 espèces, 36% sont menacées et 15% de plus sont potentiellement menacées, à travers tous les groupes. En cause, la qualité des écosystèmes qui ne cesse de diminuer. Sur plus de 230 types d’habitats naturels, tels que les prairies, bords de rivières, marais, ou forêts, la moitié est menacée, avec des réductions de 95% pour les prairies sèches et 90% pour les tourbières.

Pourquoi la biodiversité est-elle si importante pour notre survie? 

υ La biodiversité constitue la base des écosystèmes, dont le fonctionnement dépend des nombreuses espèces qui les constituent, avec différents rôles dans différents compartiments (p.ex. sol, végétation), et de nombreuses interactions. Il est maintenant bien démontré que ces écosystèmes fournissent nombre de «services» essentiels à notre survie, tels qu’alimentaires (cultures), régulateurs (climat), protecteurs (avalanches), culturels (tourisme) ou sanitaires (pharmacologie). Alors que certains sont quantifiables (production de bois), d’autres le sont plus difficilement, comme le bien-être résultant d’une immersion dans la nature, comparable à une forme de médecine préventive. L’érosion de la biodiversité a donc d’énormes conséquences - avérées et potentielles - sur les sociétés humaines, comme montré par exemple avec le déclin de la pollinisation en agriculture. Notre avenir est entièrement conditionné par notre capacité à préserver la nature et les bienfaits qu’elle nous procure. Outre la nécessité de réapprendre à respecter la vie sous toutes ses formes, nous devons donc aussi mieux considérer la biodiversité et ses bienfaits dans l’aménagement du territoire et des paysages. Il devient prioritaire, dès aujourd’hui, de définir un objectif de réduction absolue de l’extinction des espèces. 

Quel futur pour la biodiversité, les écosystèmes et leurs services dans nos régions?

υ Une bonne gestion de la biodiversité et des écosystèmes dépend de notre capacité à anticiper les tendances futures, et incorporer ces prévisions dans les plans de gestion du territoire. C’est une dimension où la recherche scientifique peut fortement contribuer. De par ses compétences fortes en sciences de la nature et du paysage, en développement territorial, gestion du risque environnemental et durabilité, l’Université de Lausanne est bien outillée pour répondre à ce défi. Les modèles qui y sont développés peuvent prendre en compte l’effet de différents scénarios de changements climatiques et de l’utilisation du territoire sur la biodiversité, et être incorporés dans des plans de développements, et ainsi servir d’outil aux décideurs. Des modèles ont par exemple déjà montré l’impact probable des changements climatiques sur la flore alpine, et sont actuellement utilisés pour une analyse conjointe de la priorisation de la conservation de la biodiversité et des services écosystémiques dans les Alpes vaudoises. Gageons que ces outils deviennent rapidement utilisés de manière plus systématique dans la gestion territoriale pour une meilleure protection de la biodiversité.

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