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Villes machistes:
les femmes ont les boules

Egalité A première vue, la ville est la même pour tout le monde. Or l'espace urbain discrimine selon le genre. Et pas seulement à travers les noms de rues. Par exemple, par peur d'être harcelées, les femmes évitent certains lieux et sont de facto exclues d'une partie de la voie publique. D'autre part, les investissements des Municipalités dans les infrastructures sportives ou de loisirs sont pointés du doigt par les féministes. Selon des chercheurs français, trois quarts de l'argent public dépensé dans le domaine bénéficient aux hommes. Pire encore, la cité durable contemporaine, qui exclut les voitures, met des bâtons dans les roues des citadines. Achats, personnes âgées, enfants: celles-ci sont davantage dépendantes d'un véhicule pour leurs déplacements, selon le géographe Yves Raibaud, qui a donné une conférence à Vevey le 18 septembre.

Les mecs, ces rois des villes

Amit Juillard

A la nuit tombée apparait une petite quinzaine de féministes autour de la fontaine devant la salle du Conseil communal de Vevey. Autour de leur cou et sur le torse, des pancartes violettes. «Impasse du Patriarcat»; «Jardin des Suffragettes»; «Avenue de l'Egalité»; «Boulevard du 14 juin 2019»: autant de propositions pour de nouveaux noms de rues. Qui dérangent: «Je suis féministe, mais pas intégriste, lance la verte libérale Danielle Rusterholz à une manifestante, qui ne bronchera pas. J'aime la complémentarité entre les femmes et les hommes. Il faut aussi savoir apprécier tout le chemin parcouru jusqu'aujourd'hui. Le droit de vote, le congé maternité...»

A Vevey, seules cinq rues portent le nom d'une femme. Un total de 3,6%, alors que 28% honorent des personnalités masculines. Ce sont les chiffres compilés par le Collectif grève des femmes/Grève féministe de la Riviera, organisateur du mouvement du 14 juin 2019 dans la région. Les 68,4% restants sont consacrés à des métiers, des lieux ou des arbres. Dans son postulat déposé ce 14 novembre au Conseil communal, Milena Buckel (Décroissance-Alternatives), également membre dudit collectif, demande une féminisation de l'espace public jusqu'à la parité, à terme. Au vote, le texte est accepté grâce aux voix de Décroissance-Alternatives, des Verts et de Vevey Libre. La Municipalité devra rendre un rapport et pourra, si elle le souhaite, faire une proposition aux élus.

La peur du jogging seule

«Comment les femmes pourraient-elles s'approprier l'espace public alors qu'elles en sont absentes?, interroge Marilune Aeberhard, elle aussi gréviste, élue socialiste à La Tour-de-Peilz, contactée avant la séance veveysanne. Le patriarcat se ressent aussi dans l'urbanisme.»

A tel point qu'Yves Raibaud, géographe spécialiste des questions de genre et maître de conférences à l'Université Bordeaux Montaigne l'affirme: encore aujourd'hui, les villes – y compris celles dites «durables» – sont faites par et pour les hommes (lire entretien ci-contre). Également chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), il a donné une conférence à ce sujet le 18 septembre à l'invitation de la Ville de Vevey. Dans ce cadre, la Commune avait mis en ligne un questionnaire dont les résultats seront rendus publics début décembre.

«L'espace public est discriminant, s'indigne Isabel Jerbia, socialiste veveysanne. Certaines zones sont, de fait, réservées aux hommes. Le sentiment d'insécurité des femmes est fort aux arrêts de bus, dans les sous-voies, devant les terrasses, dans les rues mal éclairées. Par exemple, les femmes ne font pas leur jogging seules sur le quai Perdonnet le soir. Autre exemple, sous les arcades de la rue du Simplon: devant les bars, il y a des groupes d'hommes qui forment des barrières à la fois physiques et psychologiques. Résultat, elles choisissent d'autres itinéraires pour éviter des rencontres dérangeantes. Les femmes s'entravent et sont entravées dans leur mobilité.»

L'élue a déposé un postulat le 15 mars 2018. Objectif: l'organisation de «marches exploratoires» avec des citoyennes. Pour l'heure, la Municipalité n'y a pas répondu. «De telles balades ne sont pas prévues prochainement, précise Julien Cainne, chef du service de l'urbanisme. Mais des réflexions sont en cours pour intégrer la question du genre dans la poursuite de la révision du Plan directeur communal (réd: censé définir les grandes lignes de la politique urbanistique de ces prochaines années). D'autre part, des balades urbaines sont organisées régulièrement dans le cadre de la démarche participative qui accompagne la révision des planifications veveysannes. Parmi d'autres, le thème du genre y est abordé.»

Passages sales et mal éclairés

Pourtant, d'autres localités vaudoises ont déjà franchi le pas. A Lausanne, c'était le 20 septembre 2018. A l'origine, l'ex-conseillère communale socialiste Sarah Neumann, aujourd'hui députée au Grand Conseil. «Cette démarche a permis à une cinquantaine de femmes d'identifier les lieux où elles se sentent bien ou moins bien, de repérer les endroits mal éclairés ou sales qui ne les mettent pas en confiance. Mais aussi de pointer les trottoirs pas adaptés aux poussettes, par exemple. Parce que oui, ce sont encore majoritairement les femmes qui s'occupent des enfants.»

Mandaté pour la marche exploratoire, le Büro für Mobilität rendra son rapport «d'ici à quelques semaines», assure la Municipalité. Qui compte organiser d'autres déambulations de ce type dans des quartiers plus excentrés, comme celui de Borde-Bellevaux. «A la suite de la marche exploratoire, nous avons identifié une série d'actions, explique Florence Germond, municipale socialiste de la mobilité. Certaines d'entre elles étaient déjà en cours ou prévues, d'autres ont été affinées, et enfin de nouvelles sont venues s'ajouter.» Notamment: rénovation de sous-voies, dont celui de Saint-François Est, et de toilettes publiques, ou ajout de tables de pique-nique, comme à la place Arlaud.

Foot, hockey et quoi pour les femmes?

Les infrastructures sportives ou de loisirs sont en outre pointées du doigt. «Le nouveau stade de la Tuilière, la nouvelle patinoire de Malley; ce sont plus de 280 millions de francs d'argent public, rappelle Sarah Neumann. C'est très bien d'avoir investi dans ces complexes. Mais actuellement, le public du football est composé à 90% d'hommes.» Autre exemple, les fitness urbains, comme celui de Chauderon. «C'est un sport typiquement valorisé chez les gars. Mais on n'a pas investi en parallèle pour une activité où les filles sont plus nombreuses, comme la danse.»

En France, 75% des investissements publics dans les infrastructures de sport et de loisirs sont destinés à des espaces qui ne profitent en réalité que majoritairement aux garçons, selon les recherches d'Yves Raibaud, menées à Bordeaux, Toulouse ou encore Montpellier. A Genève, où le spécialiste a été mandaté par les Autorités, 70% des subventions allouées aux activités sportives vont aux associations masculines. Ni Vevey ni Lausanne ne disposent de tels chiffres.

En Suisse, la Ville et le Canton de Zurich comme celui de Bâle-Ville appliquent le concept de «gender budgeting», qui mesure l'impact des investissements sur les citoyennes. A Lausanne et au Grand Conseil vaudois, des postulats socialistes demandent sa mise en place. Le Conseil d'Etat a lancé une phase test de deux ans en juin 2018. La Municipalité lausannoise est, elle, «en train de préparer un projet de réponse».

«Hommes pas prêts à laisser leur place»

Mais pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas simplement faire leur place dans l'espace public? «Pour ça, comme en politique, il faudrait que les hommes se désengagent, soutient Yves Raibaud. Or, ils n'y sont pas prêts.» Pour les y forcer, la Ville de Genève organise des journées et des événements réservés exclusivement aux filles au skate-park de Plainpalais.

A Vevey, le service des sports assure encourager la mixité. Avec, cette année, des journées d'initiation «plus centrées sur les filles, mais ouvertes aux garçons également (danse contemporaine, cirque, yoga, etc.). «L'objectif est d'intéresser les filles à sortir de chez elles, à investir le domaine public ou privé communal, ce qu'elles font de manière moins spontanée que les garçons», développe Manon Fawer, cheffe de service.

L'époque a changé. «La femme à la maison, c'est fini, martèle Isabel Jerbia. Les femmes sont dans les rues à toute heure. L'urbanisme est resté figé dans le patriarcat et reproduit les clichés sur les femmes douces dociles qui n'ont rien à faire à l'extérieur. Il ne faut pas stigmatiser les hommes non plus, on ne peut pas leur reprocher ce qui est passé, mais aujourd'hui on doit s'adapter.»

Date:28.11.2019
Parution: 975

Yves Raibaud: «Les cités durables sont conçues pour les jeunes hommes ultra-connectés et en bonne santé»

Géographe français spécialiste des questions de genre, maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Yves Raibaud dénonce les conceptions des villes modernes qui ne profitent qu’aux «jeunes hommes en bonne santé».   

Comment la ville débarrassée des voitures pénalise-t-elle les femmes? 


La ville durable, c’est très bien, mais elle discrimine. Dans les ménages, les femmes prennent la voiture trois fois plus souvent que les hommes, qui sont pendulaires. Elles font les courses, s’occupent des personnes âgées, amènent les enfants à l’école. Ce sont encore majoritairement les femmes qui s’occupent des autres, qui arrêtent de travailler. Elles voient leur temps de vie s’allonger lorsque la voiture est exclue des centres urbains. Favoriser les déplacements à vélo a aussi son revers: se déplacer ainsi est facile pour un homme qui va travailler. Pour une femme avec un enfant sur le porte-bagages et des courses, beaucoup moins. Les cités durables, touristiques, esthétiques sont essentiellement pensées pour les jeunes hommes ultra-connectés et en bonne santé.

Quelles preuves avancez-vous pour soutenir que les villes sont faites «par et pour les hommes»? 

Les statues sont principalement dédiées aux hommes, la grande majorité des noms de rues aussi. En politique, les hommes sont majoritaires et ne consultent pas les femmes. Résultat, certains investissements dans les loisirs, comme les infrastructures sportives, consacrés aux jeunes ne profitent en fait qu’aux garçons. Il n’y a pas plus discriminant qu’un stade de foot. Ça creuse les inégalités. Et ça commence déjà à l’école: le foot prend beaucoup de place lors des récréations et les filles sont repoussées en périphérie de la cour.

Les femmes ont donc une utilisation différente de l’espace public… 

La citoyenneté spatiale d’une femme est plus restreinte que celle d’un homme. On a toujours considéré que les garçons avaient besoin de se dépenser à l’extérieur, de conditionner leur violence. Et que les filles devaient rester à la maison. Aujourd’hui, toutes les femmes ont déjà été harcelées dans les transports publics, suivies dans la rue, draguées sur un trottoir. Parfois, ça se traduit par une agression sexuelle. Par conséquent, elles prennent des précautions, évitent certains endroits, mettent leurs talons dans leur sac et portent des chaussures plates au cas où elles devraient se mettre à courir… Nos observations ont démontré qu’à Bordeaux seule une femme sur cinq marche seule la nuit.

Comment rendre les centres urbains plus égalitaires? 

Le but serait de les rendre accessibles à tout le monde. Une ville inclusive est une ville qui consulte sa population. Par exemple en organisant des marches exploratoires dans les rues avec des femmes, mais aussi les personnes âgées ou à mobilité réduite, des malvoyants ou des malentendants pour qu’ils identifient les différents obstacles auxquels ils sont confrontés. Il faut écouter les invisibles et les oubliés. Si un endroit convient à une personne en fauteuil roulant alors il convient à tout le monde. Souvent, les aménagements citadins sont issus de concours d’architecture qui misent sur l’esthétique. Il est intéressant de se poser la question: «Cette nouvelle installation va-t-elle creuser les inégalités ou profiter à tout le monde?»

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