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En vert et contre le MOB

Les Avants Dépendant des pâturages pour nourrir ses vaches, Sepp Keusch est en guerre contre le MOB. Motif: au lieu de mettre aux normes un passage à niveau, la compagnie de chemin de fer préfère – pour des raisons sécuritaire et financière – le fermer et construire un nouveau «chemin d'accès», à travers un champ exploité par l'éleveur bio. Parmi les 29 opposants au projet, certains se disent prêts à aller jusqu'au Tribunal fédéral.

Le troupeau «bio fédéral, pur herbe» de Sepp Keusch compte aujourd'hui une vingtaine de vaches allaitantes,  leurs veaux et quelques génisses. M.Rouiller

Amit Juillard

Dans les prairies, la neige de novembre remplace celle de mai, celle qu'on cueille. Sur la bien nommée route des Narcisses, la porte s'ouvre. Dans l'encadrure, un paysan trapu comme un cowboy. Direction la cuisine au plafond boisé. «J'ai eu une vie bien sauvage», sourit Sepp Keusch, dans un français étreint de schwytzerdütsch. A 20 ans, il quitte le domaine familial de Mühlau en Argovie pour le laisser à son frère. Et travaille comme ouvrier-paysan, charpentier ou maçon dans les cantons de Zurich, Bâle-Campagne et du Tessin – «pour le Merlot».

Jusqu'à trouver cette ferme centenaire «en ruines» aux Avants, au-dessus de Montreux. Il commence avec une «vieille Peugeot 205, un container et deux génisses». Aujourd'hui, à 59 ans, il a rénové la bâtisse et son troupeau «bio fédéral, pur herbe» compte une vingtaine de vaches allaitantes, leurs veaux et quelques génisses. Dispersés sur 40 hectares de pâturages, qu'il fauche et entretient en grande partie à la force des biceps. Sepp Keusch est le dernier agriculteur des Avants. Et un élan de solidarité gonfle derrière lui.

Dent de Jaman invisible

«Je n'ai pas besoin qu'on écrive ma biographie. Maintenant, j'aimerais parler de cette histoire du MOB (Réd: Compagnie du chemin de fer Montreux-Oberland bernois)». La rage semble monter en lui. Dehors, le brouillard descend à mesure. Son sourire blagueur s'évanouit, la Dent de Jaman ne réapparaitra plus.

Objet de ses tourments: le MOB compte condamner le passage à niveau des Hirondelles, à la hauteur de la route des Narcisses 22, à l'entrée du village. Sepp Keusch et son troupeau l'utilisent pour accéder au pâturage en contrebas. Deux autres propriétaires l'empruntent pour rentrer chez eux. Mais l'intersection ne répond plus aux réglementations: il n'y a ni barrières ni feux. En compensation de sa fermeture, le MOB propose la création d'un «chemin d'accès» au départ d'un autre passage à niveau, plus loin sur la ligne. Problème: sur 340 mètres, celui-ci traverserait la prairie exploitée par le fermier, qui lui appartient en grande partie. Constitué de «grave-ciment» selon la mise à l'enquête, ce chemin, qualifié de «route» par les opposants, permettrait de rejoindre en voiture et même en hiver – ce qui n'est pas le cas actuellement – les deux habitations situées en aval.

Perte estimée : 1'500 kg de foin par an

Lors de sa mise à l'enquête publique le 24 octobre 2018, le projet a généré 29 oppositions auprès de l'Office fédéral des transports (OFT). Dont celle de Sepp Keusch, menacé d'expropriation. «Je perdrais 2'000 mètres carrés de terrain», peste-t-il. Selon Proconseil, filiale de Prométerre, association de défense des agriculteurs vaudois, il recevrait également moins de paiements directs, sa production de foin baisserait de 1'500 kg par an et il verrait sa charge de travail augmenter d'une semaine par an. «Je devrais traverser le village avec le bétail. Ensuite, le champ serait coupé en deux, ce qui demande davantage de travail. Et autour du chemin, il faudrait que j'entretienne les talus à la main.» En compensation, il demande 105'650 frs. Le MOB lui en propose 22'000 (développement ci-contre).

D'autres habitants ont également formé opposition. «Ce serait une balafre dans la plus belle prairie du village alors qu'il suffirait de poser deux barrières pour sécuriser le passage à niveau!», s'indigne Giovanni Pascalicchio, opposant également présent chez Sepp Keusch.

« Nous suivons les directives de l'OFT »

Jérôme Gachet, porte-parole du MOB, justifie: «Nous avons opté pour la création d'un chemin d'accès plutôt que l'installation de barrières et de feux pour des raisons de sécurité. L'OFT recommande la suppression des passages à niveau là où c'est raisonnablement possible. Nous suivons en cela les directives qui nous sont données. Et après analyse, il s'est avéré que cette solution était moins onéreuse sur le plan financier. Pour nous comme pour les riverains. La création d'un chemin s'élève à 300'000 frs environ. L'installation de barrières et de feux coûte entre 400'000 et 800'000 frs.» Une somme qui paraît «disproportionnée» à certains opposants, ce que réfute le MOB. Consulté, un spécialiste estime le chiffre de 400'000 frs fort plausible, mais émet des doutes sur la partie haute de la fourchette donnée par le MOB.

Pour protéger le paysage et l'environnement, Pro Natura s'est jointe au combat (lire ci-contre). Le MOB souligne que l'Office fédéral de l'environnement et les services de l'Etat de Vaud concernés ont donné leur accord. Sepp Keusch et Giovanni Pascalicchio promettent de se battre jusqu'au Tribunal fédéral si nécessaire.

Date:28.11.2019
Parution: 975

Soupçons de copinage infondés

Certains opposants ne comprennent pas «l’obstination» de la compagnie de chemin de fer, qui souhaite construire un chemin d’accès plutôt que sécuriser le passage à niveau. A tel point que des soupçons de copinage bruissent au village. Motif: l’un des deux propriétaires qui bénéficieront du nouveau chemin pour se rendre en voiture à leur domicile même en hiver – ce qui n’est pas le cas actuellement – est un ancien haut fonctionnaire de la Commune de Montreux. Or, le président du conseil d’administration du MOB n’est autre qu’un municipal montreusien. «Ces allégations ne sont pas fondées et diffamatoires», avertit Jérôme Gachet. D’ailleurs, le dossier de mise à l’enquête indique que ledit propriétaire privilégie «également la solution de sécurisation du passage à niveau existant par des installations de sécurité». Joint par téléphone, Caleb Walther (Les Verts), municipal des forêts, rejette aussi en bloc. «Premièrement, c’est bien le Canton, qui pilote dans ce dossier, et non la Commune, qui a été consultée. Mais cette théorie relève d’interprétations orientées, voire complotistes.»

«Paysage digne de protection»

Autre grief contre la création de ce chemin, environnemental cette fois. «Cette nouvelle route traverserait un paysage que nous estimons digne de protection, écrit Pro Natura Vaud dans le texte de son opposition. (…) Contrairement à ce qu’affirment les auteurs du projet qui estiment que le projet n’a aucun impact significatif sur l’environnement, Pro Natura Vaud considère que l’impact du projet est important et disproportionné.» Notamment parce que ladite prairie permet aux chamois et autres blaireaux d’aller s’hydrater dans la Baye de Montreux. Prévu en zone agricole, le projet pourrait contrevenir à la loi sur l’aménagement du territoire (LAT), estime en outre l’association. Réponse du MOB: «Le dossier est passé entre les mains de l’Office fédéral de l’environnement, qui a donné un préavis favorable. Pareil pour les services de l’Etat de Vaud concernés.»

 

A titre personnel, l’écologiste Caleb Walther, municipal montreusien des forêts, affiche des regrets: «La solution retenue est peut-être la plus simple ou la moins chère, mais d’un point de vue local et paysager, ça ne me paraît pas être la meilleure. Mais je ne suis pas en possession de tous les éléments du dossier».

Entretien du chemin d’accès à la charge du paysan

La colère de l’éleveur Sepp Keusch ne s’estompe pas: après la construction du chemin d’accès, l’entretien de ce dernier sera à la charge des propriétaires des parcelles qu’elle traverse. «Et je devrais encore les aider avec mon porte-monnaie», fulmine-t-il. «Il s’agira d’un chemin privé, au même titre que le tronçon existant (réd: en amont et en aval du passage à niveau que le MOB souhaite condamner), souligne Jérôme Gachet, porte-parole du MOB. Si l’on posait des barrières, les riverains concernés devraient s’acquitter non seulement d’une participation à l’entretien mais aussi à l’installation de ces barrières. L’option du chemin sera ainsi plus économique pour eux.»

L’agriculteur demande 105'000 frs au MOB

La question financière n’est pas négligeable dans le dossier qui oppose Sepp Keusch au MOB. Armé d’un rapport rédigé par Proconseil, l’agriculteur demande une indemnité de 105'650 frs capitalisée sur 25 ans pour compenser une perte d’exploitation de plus de 4'000 frs par an. L’entreprise lui en propose 22'000 frs. «C’est un montant primitif», s’offusque le paysan. «Nous avons sollicité un organe qui, comme ProConseil, est affilié à Prométerre, clarifie Jérôme Gachet. Il est arrivé à un chiffre inférieur à 22'000 frs, mais nous avons voulu faire un pas en direction de l’opposant. Les discussions ne sont pas terminées. Si aucun compromis n’est trouvé, c’est à la Commission fédérale d’estimation qu’il reviendra de trancher.»

Ouvrage forestier ou pas?

«Le MOB a fait croire que ce chemin servirait à l’exploitation des forêts de la zone», affirme l’opposant Giovanni Pascalicchio. Une version contestée par Jérôme Gachet: «Pour le MOB, le statut de ce chemin est et reste un chemin d’accès à des propriétés privées qui, avec la fermeture du passage à niveau des Hirondelles, seront enclavées. Cela n’a pas changé. Au vu de la situation de ce tracé partiellement en forêt, le Canton y a vu, suite à une analyse de la variante en amont de la procédure, une opportunité pour «améliorer les conditions d’entretien des forêts protectrices». C’est sur ce constat que le Canton a mentionné que ce chemin pourrait être considéré comme un ouvrage forestier. Mais cela étant, pour le MOB, la fonction de ce chemin est un chemin d’accès.»

Dans le texte de son opposition, Pro Natura soulève un autre point: «Le tracé de ce chemin d’accès aux habitations longerait une lisière et traverserait aussi un secteur soumis au régime forestier. Il devrait par conséquent faire l’objet d’une demande de défrichement. L’aménagement d’une place à bois ne saurait justifier de conférer une vocation forestière à ce nouveau chemin d’accès à des habitations puisque, entre autres, la circulation automobile est interdite sur les routes et chemins forestiers.» Giovanni Pascalicchio appuie: «La qualification en ouvrage forestier permet au MOB de justifier l’abattage d’arbres sans devoir demander d’autorisation. Or toutes ces forêts sont privées et aucun propriétaire n’a demandé une route avec une place à bois.»

Pourquoi ne pas avoir fait de requête de défrichement? «Cela n’a pas été demandé au vu du préavis favorable du Canton qui indique, dans sa prise de position du 19 novembre 2015 (réd: une première mise à l’enquête avec un autre tracé date du printemps 2014), «qu’au vu de l’importance de ce nouvel accès pour l’exploitation forestière, cette route pourrait être considérée comme un ouvrage forestier et ne pas nécessiter de procédure de défrichement», soutient le porte-parole du MOB.

Contacté, le Canton complète: «Ce chemin est considéré comme un ouvrage forestier en raison de son usage (exploitation forestière) et de sa situation (lisière de forêt), explique Denis Rychner, porte-parole de la Direction générale de l’environnement. La nature de la forêt (privée, communale ou cantonale) n’entre pas en ligne de compte.»

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