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«Je fais des blagues sans CO2»

Humour A l'invitation du parti Décroissance-Alternatives, le comédien Yvan Richardet présente «L'Emeute», seul-en-scène militant et décroissant, au Bout du Monde à Vevey ce 6 décembre. Avec l'objectif de faire rire. Le Régional se fait l'avocat du diable le temps d'une interview acide.

«Les classes populaires sont déjà forcées à pratiquer  la décroissance», critique  Yvan Richardet. J. Mudry

Entretien: Amit Juillard

Les climatosceptiques subissent une sixième extinction de masse, bouffés par le trou dans la couche d'ozone, qui les déguste rôtis à la sauce soja sur les bûchers de bois amazoniens. Les matches pour le climat opposent désormais deux caricatures. Sur un pôle, le cadre chez Nestlé qui croit dur comme cobalt que la technologie va sauver l'humanité. Signe particulier: il roule en SUV Tesla et a un iPhone. Sur l'autre pôle, l'employé d'une épicerie coopérative en vrac qui peint le diable sur les murs de la City de Londres, sans s'y rendre en avion. Signe particulier: il a acheté son vélo de course vintage aux puces et a un iPhone.

Pendant l'entretien téléphonique, Yvan Richardet s'excuse. Il mâche ce 27 novembre à midi. Mais ne consomme plus de viande. Et voyage même d'une salle à l'autre en transports publics pour présenter son one-man-show militant et humoristique: «L'Emeute», mis en scène par Thierry Romanens. Anticapitaliste, l'Yverdonnois Yvan Richardet tient «un discours décroissant aux gens bons». Improvisateur professionnel, il l'assure: «Le spectacle consomme moins qu'une bouilloire électrique».

Quelle est la blague la plus polluante de votre spectacle?

Sur scène, je me désaltère avec une bouteille d'eau Fiji (réd: embouteillée dans l'archipel du Pacifique sud), achetée à 3,60 frs. En réalité, elle est remplie d'eau du robinet qui n'a rien à lui envier. En revanche, l'eau Fiji coûte 1'212 fois plus cher. C'est comme payer 4'800 frs pour un café. Je pose aussi cette question: «Pourquoi payer 45 frs pour un Genève-Nice en avion alors qu'on peut acheter une carte journalière CFF à 76 frs et aller voir le Musée de la broderie à Saint-Gall? Je fais plutôt des blagues sans CO2 pour détendre l'atmosphère...

La décroissance, c'est pas un peu un truc de bobos qui appellent leurs enfants Olympe ou Apollon et qui mangent des graines de chia giclées au yuzu?

La décroissance, c'est Diogène (réd: Diogène le Cynique, souvent décrit comme un ascète) dans son tonneau qui dit à Alexandre le Grand de descendre de son soleil. Il y a ce côté irrévérencieux. Et non, ce n'est pas un truc de bobos. Pour la majorité des classes populaires et moyennes, la décroissance est forcée. Notre pouvoir d'achat a baissé. Nous n'avons pas le choix d'être croissants ou décroissants. Et ça donne les gilets jaunes en France. Pire, à force de voir des pubs pour des bagnoles qu'elles ne peuvent pas se payer, les classes populaires se sentent dévalorisées, incompétentes.

Comment ferions-nous sans Maltesers, Tinder, t-shirts H&M col en «V» ou eau gazeuse en bouteille? La laine, ça gratte, les peaux de bêtes, ça pue...

Le niveau de bonheur n'a pas augmenté avec celui du confort ou du PIB. Les inégalités se creusent. Dans le capitalisme, le bonheur des uns fait le malheur des autres. La décroissance ne signifie pas retourner au Moyen Âge, limiter son bonheur, réduire son niveau de confort, avoir froid. Quand on privilégie les circuits ultracourts en commandant des paniers de légumes, on ne touche pas à son confort. C'est un geste décroissant! Aujourd'hui, nous avons troqué la liberté d'être bien nourris et bien outillés contre une alimentation dont la provenance est floue et des machines programmées pour être obsolètes. Peut-on parler de progrès?

Ce ne sont donc pas les multinationales qui vont sauver la planète?

La planète va survivre. C'est juste triste d'assister à l'effondrement de notre civilisation sans rien faire. Moi, je me bats pour sauver la Joconde, la 5e symphonie de Beethoven ou les chants traditionnels peuls. Au chapitre «multinationales», Easyjet a annoncé qu'elle présenterait à terme un bilan carbone neutre. Si vous plantez beaucoup d'arbres, vous pouvez compenser. Mais c'est absurde. Dans notre système, on pense à compenser plutôt qu'à diminuer. C'est une société qui va juste dans le sens du «davantage, c'est mieux» plutôt que dans le sens du «moins, mais mieux». Ça a fonctionné pendant les Trente Glorieuses, mais ce n'est plus le cas.

Le principe de la croissance verte paraît pourtant simple. On pourrait se sauver sans rien changer à nos habitudes grâce à la technologie!

La seule piste pour éviter l'effondrement, c'est l'économie circulaire, qui doit être extrêmement locale, où tout doit être réutilisé, recyclé. Aujourd'hui, les technologies fonctionnent avec des matières premières comme le coltan ougandais et le cobalt rwandais. Des scientifiques promettent de trouver des moyens techniques qui n'épuiseraient plus ces ressources? Ces solutions n'existent pas. Dans le nucléaire, ça fait longtemps qu'on nous promet des solutions pour gérer les déchets... Ce que disent Bertrand Picard et les autres, c'est qu'il faut repousser le mur contre lequel nous allons nous écraser. Ce que disent les décroissants, c'est qu'il faut ralentir avant le mur.

Mais finalement, il y a des gens qui vivent bien sous les dictatures. Pourquoi pas sous une dictature verte?

Mais quelle dictature verte?! Est-ce que c'est perdre sa liberté que de devoir payer une taxe sur un billet d'avion? Et est-ce qu'actuellement notre démocratie fonctionne? Karin Keller-Sutter vient des assurances et des fonds de pension. La plupart des parlementaires PLR sont liés à des entreprises. Notre démocratie est-elle réellement représentative du peuple?

«L'Emeute», seul-en-scène d'Yvan Richardet, au Bout du Monde à Vevey, 6 décembre, 20h30. Entrée libre.

Date:05.12.2019
Parution: 976

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