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Fissures sur bâtiments et retraits des pieux restants: Etat des lieux d'après Fête des Vignerons

Vevey Des fissures apparues sur la maison d'un «aîné et citoyen veveysan responsable», un tout-ménage pointant celles de la Grenette, une hypothétique série de pieux aperçue par certains dans les eaux du quai Perdonnet avant de se volatiliser, deux inspections subaquatiques à la recherche de preuves... Avec en toile de fond les travaux liés aux plateformes lacustres de la Fête des Vignerons, que cet habitant soupçonne d'être à l'origine des fissures en question. Tels sont les ingrédients d'une histoire déroutante aux sérieuses répercussions. Jusqu'au commandement de payer de 2,5 millions que ce privé a adressé à la Commune de Vevey pour dommages et moins-values sur son immeuble. Les Autorités assurent que les travaux n'ont causé aucune fissure aux alentours, avec notamment pour preuve un état des lieux avant-après documenté. Reportage et enquête, alors que les travaux de retrait des 260 pieux devant la place du Marché débutent cette semaine.

Priska Hess

Textes et photos: Priska Hess

A l'aide d'un cordon, Pierre Martin, ingénieur expert en études subaquatiques, fait descendre le petit robot sous-marin équipé d'une caméra par-dessus la barrière du quai Perdonnet, jusqu'à ce qu'il s'immerge. L'eau est relativement claire ce 25 septembre, bien qu'un peu agitée: «Cela fera l'affaire. Même si le robot ne sera pas à l'abri des vagues, il nous apportera plein d'informations pour préparer la plongée». Légèrement en retrait, Jean Theytaz, propriétaire d'un bâtiment à la Place de l'Ancien-Port toute proche, suit l'opération. S'il a mandaté l'entreprise Bathytec pour cette inspection sous-lacustre, c'est dans un but bien précis: rechercher la présence ou les traces d'une série de pieux qui, selon lui, auraient été plantés là sans autorisation puis «mystérieusement» enlevés quelques jours plus tard, à l'exception des deux pieux bel et bien là destinés à l'amarrage de la Barque des Enfants durant la Fête des Vignerons.

Les faits se seraient déroulés entre fin 2018 et début 2019 à la faveur de l'installation des pilotis des plateformes lacustres de la Fête. «Je soupçonne ces travaux, tout comme ceux de construction des arènes, d'être à l'origine de fissures apparues sur ma maison, mais peut-être bien aussi sur la Grenette», explique celui qui se présente comme «aîné et citoyen veveysan responsable». Il était d'ailleurs allé jusqu'à réaliser à ses frais un tout-ménage à ce sujet et à publier dans Le Régional une annonce pour inciter ses concitoyens à la vigilance lors des travaux de démontage.

Deux expertises

Même endroit, le 13 novembre, en fin de matinée. La barque de Bathyec est amarrée au quai Perdonnet. Pierre Martin, lui, est déjà en plongée. Une petite heure plus tard, il livre ses observations: découverte de quatre pieux dans la zone définie, coupés à 1m20 du sol, mais anciens d'après leur colonisation par les coquillages. «Il n'y a pas non plus de traces de fonçage ou de battage de pieux et les sondages n'ont rien donné. Cela ne signifie pas qu'il n'y en ait pas eu à cet endroit, mais juste que le sol n'a pas gardé d'empreintes. Par ailleurs, aucun pieu n'est visible dans ce secteur sur les différents documents photographiques en ligne que j'ai examinés».

Sceptique, Jean Theytaz mandate un second expert, Thierry Fromentin. Trois investigations sont menées pour couvrir cette fois toute la zone entre les premiers enrochements côté Alimentarium jusqu'au début du virage débouchant sur la Place du Marché. Qui aboutit à des conclusions similaires: aucune preuve de l'existence de pieux récents dans ce secteur.

«Abracadabrant»

Faux souvenir, confusion avec la dizaine de pieux plantés dans le lac vers l'Alimentarium, hallucination? Jean Theytaz assure pourtant avoir obtenu les déclarations de cinq autres témoins. Contactés par Le Régional, quatre d'entre eux disent ne pas bien se souvenir, si ce n'est d'avoir vu planter les deux pieux encore là et la barge utilisée pour les travaux. Mais un habitant de la rue du Théâtre, Stéphane Modoux, assure: «Oui, il y avait des pieux plantés là, je dirais une bonne dizaine. Ils ne sont pas restés longtemps, une semaine peut-être. Je les ai aperçus lors de deux promenades sauf erreur. Quand Jean Theytaz a évoqué ces pieux lors d'une conversation, il était clair pour moi que c'étaient ceux que j'avais vus. Est-ce ma mémoire qui me joue un tour? Vous pouvez en tout cas me citer, j'ai la conscience tranquille.»

En charge de la direction des travaux de la FEVI, l'ingénieur Daniel Willi est catégorique: «Nous n'avons fait que deux pieux à cet endroit, à la demande de l'Association de la Barque des Enfants. Pourquoi aurait-on mis là trente pieux comme M. Theytaz le prétend, pour ensuite les enlever, alors qu'on n'en avait pas besoin? Les seuls pieux qui ont été mis puis retirés sont deux des quatre vers le Château de l'Aile avant le début des travaux, lors des essais de vibrofonçage (réd: technique pour enfoncer les pieux dans le lac)». Même réponse du côté de la syndique de Vevey Elina Leimgruber: «Je crois que Monsieur Theytaz fait erreur. Trente pieux à cet endroit? C'est abracadabrant.» Sans grande surprise, le dossier de mise à l'enquête ne recèle pas non plus de mention d'un projet de plateforme à cet endroit.

Coïncidence?

Restent les fissures, bien réelles, dans la maison de Jean-Theytaz. Et attentivement suivies par un bureau spécialisé. «Il en est apparu une première série en 2016-2017, peut-être en lien avec des travaux pour des pompes à chaleur dans le quartier, mais ça c'est une autre histoire. Par contre, à partir du début des travaux pour la FEVI, une vingtaine de nouvelles fissures sont apparues et d'autres se sont agrandies, dont sur des murs porteurs», décrit le retraité.

A l'appui, des dizaines de photographies, dont deux dossiers rien que pour la période entre décembre 2018 et janvier 2019. Et sur chaque fissure de la maison, une jauge de suivi attestant de sa date d'apparition. «Leur apparition coïncide avec l'installation des pieux et la construction des arènes de la FEVI. Dès la fin des travaux, il ne s'est plus rien passé», constate Jean Theytaz. Lequel a envoyé en septembre à la Ville de Vevey un commandement de payer de 2,5 millions pour «ces dommages et moins-values importantes sur ma maison». Commandement de payer auquel la Ville s'est opposée: «Nous ne pouvons vous donner plus d'informations, car des procédures sont en cours», réagit la syndique Elina Leimgruber.

«Aucune vibration»

«Concernant la Grenette et la Place du Marché, nous avons fait un état des lieux très poussé, avant et après travaux, explique Claude Lehrian, chef de service à la Direction Architecture et Infrastructures de la Ville de Vevey. «49 fissures ont été dénombrées sur la Grenette avant travaux et nous n'avons pas constaté d'augmentation, ni d'agrandissement de celles-ci», précise-t-il en présentant les photos réalisées, avec chaque fissure signalée en rouge. «La Grenette est fissurée depuis bien avant, ajoute la syndique. Si non, évidemment, nous nous serions retournés contre la FEVI». Jean Theytaz dément catégoriquement: «Les fissures se sont agrandies sur les faces sud et est».

Autre dispositif de surveillance, les sismographes. Deux de ces instruments de mesure des vibrations du sol avaient été installés dans le Château de l'Aile, à la demande de son propriétaire dans le cadre de la mise à l'enquête. «Lors des essais de vibrofonçage des pieux, aucune vibration n'a été enregistrée, ni pendant les travaux, souligne l'ingénieur Daniel Willi, en précisant: Les pieux des arènes ont été installés avec une tarière, vis en spirale qui creuse le sol tout en y injectant du béton et ne provoque pas de vibrations. Par ailleurs, lors des travaux au marteau-piqueur pour remettre la place en état, des sismographes ont été installés tout autour. A aucun moment les vibrations n'ont dépassé le seuil admis pour les monuments historiques.» Ce qui n'a pas empêché des riverains de s'inquiéter: «Je me suis rendu chez toutes les personnes qui m'ont dit en ressentir. Là encore, aucune fissure n'a été découverte ou signalée après-coup», assure le directeur des travaux de la FEVI. Le Régional a également contacté le Service sismologique suisse, qui n'a rien enregistré pour Vevey entre novembre 2018 et avril 2019.

Fissures à la bibliothèque

Un préavis de 2014 suggère une autre piste, les phénomènes de tassements et de glissements affectant le quai Perdonnet sur le secteur entre la rue du Léman et celle de l'Ancien-port, bâti sur un remblai. Attribués à «une instabilité géologique générale», ils sont surveillés par un bureau spécialisé depuis 1974. En 2012, suite à une accélération de ces mouvements d'un facteur 1 à 10, des fissures avaient été constatées à la bibliothèque municipale, ainsi qu'un agrandissement des fissures sur plusieurs bâtiments privés. Après ce préavis, le dispositif de surveillance avait été renforcé, avec la pose de trois inclinomètres supplémentaires. «Le dernier rapport est tout frais puisqu'il date du mois de septembre, assure Claude Lehrian. Il montre que le quai a retrouvé, depuis 2017-2018, son tassement naturel de 3 mm par an et n'a quasiment pas bougé entre 2018 et 2019. Il n'y a donc rien qui indique un tassement accru durant l'installation des pieux de la FEVI, ni qui puisse expliquer les nouvelles fissures chez Monsieur Theytaz».

Date:12.12.2019
Parution: 977

«260 pieux côte à côte dans le lac, ce n'est pas anodin»

Le vibrofonçage des pieux dans le lac à la Place du Marché aurait-il pu, théoriquement, avoir des conséquences sur le bâtiment de Jean Theytaz, voire sur le remblai du quai Perdonnet? «La zone maximale d’influence est de l’ordre de 30 mètres de part et d’autre», assure l’ingénieur en génie civil Samuel Vurpillot, qui travaille pour la Ville de Vevey. Le remblai du quai Perdonnet ou des constructions se trouvant à plus de 150 mètres ne peuvent pas être impactés. De plus, la nature du sol de la Place du Marché ne propage que très peu les vibrations. Pour moi, ni les pieux de la Place du Marché, ni ceux devant l’Alimentarium n’ont pu avoir d’influence sur ces fissures. Un avis que ne partage pas totalement Pierre Martin du bureau Bathytec: «260 pieux côte à côte dans le lac, ce n’est pas anodin puisque le terrain tout autour se retrouve comprimé, générant des tensions dont les effets sont difficiles à évaluer et à démontrer. Effets qui auraient théoriquement pu être de nature à accentuer l’instabilité géologique sur la partie centrale du quai Perdonnet - on voit sur les levés bathymétriques un mouvement de terrain «en cours» près de l’Alimentarium.» L’ingénieur formule également des inquiétudes quant au retrait complet des pieux du lac, comme exigé par l’Etat de Vaud, qui débute cette semaine: «Il serait important d’étudier si cette solution est préférable à celle de les couper.

Armatures du Quai Perdonnet corrodées : travaux dès janvier

Tout le monde ne le sait peut-être pas, mais le secteur du Quai Perdonnet compris entre la place du Marché et celle de l’Ancien-Port est un ouvrage de type «pont», constitué d’une dalle supportée par des piliers en béton armé fichés jusqu’à 36 mètres de profondeur. Ce pont a été construit et inauguré en 1934 sous sa forme actuelle. Auparavant, le quai avait été construit une première fois sur remblai en 1876, mais s’était partiellement effondré en 1877 puis en 1933.

Bien que des réfections aient été menées tous les quatre ans depuis l’an 2000, dont la dernière en 2018, des travaux plus conséquents s’avèrent aujourd’hui nécessaires «pour garantir la stabilité de l’ouvrage à long terme. Il apparaît en effet qu’à plusieurs endroits, les armatures sont apparentes et corrodées», explique la Municipalité. Plus d’une centaine de zones devront être traitées, représentant une surface de plus de 75m2. Jusqu’ici les travaux de réfections ponctuels étaient réalisés depuis un petit radeau, mais des installations plus importantes devront cette fois être mises en place, dont la construction d’une plateforme d’accès sous le pont. Les travaux préparatoires seront réalisés dès janvier 2020, et la réfection de l’ouvrage entre mi-mars et mi-avril pour profiter de la période des basses-eaux quadriennales. Un crédit de 270'000 frs a été octroyé par le Conseil communal à cet effet.

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