Télécharger
l’édition n°981
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

André Gide, un lanceur d'alerte bien sulfureux

Saint-Maurice La Médiathèque Valais accueille, en avant-première suisse, l'exposition «André Gide et l'Afrique équatoriale française» jusqu'au 13 mars. L'auteur a été l'un des premiers à se montrer critique vis-à-vis du colonialisme au début du 20e siècle. Mais son nom ressort aujourd'hui dans l'actualité, à la lumière de l'affaire Matzneff. Gide, comme d'autres intellectuels de son époque, ne cachait pas ses inclinations pour les très jeunes garçons. Est-il, dès lors, acceptable de lui consacrer une exposition? Question posée à sa conceptrice, ainsi qu'à la directrice de la Médiathèque.

André Gide (à d.), ici avec Marc Allégret, son compagnon de voyage en Afrique équatoriale française.DR

Valérie Passello

«Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête», écrivait André Gide au retour de son voyage en Afrique équatoriale française, en 1925-1926. Une phrase totalement à contre-courant de la société européenne d'alors, résolument raciste et évolutionniste. C'est l'angle abordé par l'exposition présentée actuellement à la Médiathèque de Saint-Maurice. L'écrivain est l'une des premières personnalités françaises à prendre position contre les conditions de vie et le traitement réservé aux autochtones dans les colonies d'Afrique noire.

Pédophilie encouragée

Certes, Gide s'est élevé contre le système colonial, sans toutefois totalement le remettre en cause, à la suite de ce voyage effectué avec le futur réalisateur Marc Allégret. Mais l'une de ses motivations au départ était, on peut aussi le découvrir en lisant les ouvrages à disposition dans l'expo, «une quête d'exotisme, de sensualité et de découvertes, loin d'une Europe puritaine».

Le nom de l'auteur revient d'ailleurs dans l'actualité, en écho à l'affaire Gabriel Matzneff. Cet autre écrivain, ouvertement pédophile, a récemment été dénoncé par Vanessa Springora, dans son livre «Le Consentement», qui fait un carton en librairie. Une affaire qui suscite une énorme polémique, car elle met en lumière un temps, pas si lointain, où la pédophilie était tolérée, voire encouragée dans certains milieux intellectuels français. La voix des victimes est aujourd'hui prise en considération et la protection de l'enfant est une évidence établie dans notre société. Mais pour rappel, la majorité sexuelle était de treize ans, en France, jusqu'en 1945.

S'il ne s'agit pas ici de refaire l'histoire, il semble légitime de s'interroger. Au cœur de ce scandale, peut-on encore présenter une exposition consacrée à André Gide? Chargée de mission pour la Fondation Catherine Gide et commissaire de l'exposition, Charlotte Butty reconnaît: «Bien sûr que cette question m'a traversé l'esprit. Mais dans ses récits de voyage, Gide a choisi de ne pas évoquer ses préférences, afin de laisser toute la place à son engagement contre les abus du système colonial. Il aurait été dommage de ne pas utiliser une telle source, révélant un aspect de l'histoire qui fait partie du devoir de mémoire. Très peu d'écrivains ont entrepris pareille expédition pour observer ce qu'était véritablement le colonialisme. En ce sens, l'exposition se justifie. Mais il n'est évidemment pas question de défendre ou de normaliser la pédophilie.»

Des propos très actuels

C'est avec un œil scientifique que Charlotte Butty a choisi d'aborder son sujet: «De par ma formation en ethnologie et sciences des religions, ainsi que mon parcours personnel, je me suis intéressée au colonialisme et à son impact jusqu'à aujourd'hui. Via l'œuvre de Gide, le but est de questionner notre rapport à l'altérité, d'opposer des contextes historiques différents. Personnellement, j'ai trouvé dans le récit de l'écrivain, «Voyage au Congo», des réflexions qui restent modernes et actuelles.»

Cette Fribourgeoise d'origine est particulièrement sensible à ce thème, puisqu'en 2016, elle s'est rendue en Afrique du Sud pour étudier durant un semestre à l'Université du Cap. Cette expérience «l'a fait se remettre en question sur un ethnocentrisme, jusqu'alors insoupçonné», indique le dossier de presse de l'expo. Elle y est d'ailleurs retournée l'année suivante pour travailler avec des victimes de l'apartheid, «touchée par ce pays où les blessures coloniales sont omniprésentes».

Pour la directrice de la Médiathèque de Saint-Maurice Valérie Bressoud-Guérin, les choses sont claires: «Nous accueillons cette exposition en-dehors de tout scandale, sous l'angle de la littérature et de l'histoire. André Gide n'était pas n'importe qui, ses écrits ont marqué une époque. Notamment sur le sujet exploité ici. Sur l'absurdité de la notion voulant qu'un être soit inférieur à un autre et dont les anciens pays coloniaux peinent parfois encore à se défaire.» Un travail sur les écrits de Gide est parallèlement mené avec les élèves du Collège de l'Abbaye de Saint-Maurice, poussant notamment la réflexion sur les nouvelles formes de colonialisme, observées par exemple entre la Chine et l'Afrique.

André Gide a reçu le Prix Nobel de littérature en 1947. L'année 2020 marque le 150ème anniversaire de sa naissance.

Date:30.01.2020
Parution: 981

Une avant-première suisse

Présentée fin 2019 à l'Université de Haute-Alsace, l'exposition itinérante «André Gide et l'Afrique équatoriale française: une remise en question du pouvoir colonial» fait escale à St-Maurice, en avant-première suisse, du 15 janvier au 13 mars 2020. Elle sera accompagnée d'une conférence donnée par Paola Codazzi, post-doctorante à la Faculté des lettres, langues et sciences humaines de l'Université de haute-Alsace à Mulhouse. Elle peut être visitée durant les heures d'ouverture de la Médiathèque, du lundi au vendredi de 11h30 à 18h et le samedi de 11h30 à 16h. Infos: www.mediatheque.ch

Dans ce dossier

Documents

En images

Vidéo
Documents audio