Télécharger
l’édition n°983
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

Vidéosurveillance:
Le mirage sécuritaire

Largement banalisées, des caméras fleurissent ici et là, comme autour des écoles d'Oron en 2019 ou à Lutry dès 2004 (notre photo de page Une). En mains étatiques, elles filment l'espace public. Mais sont-elles vraiment efficaces pour lutter contre délinquance et délits? Oui, répondent les municipalités qui ont franchi le pas: elles dissuadent les auteurs potentiels et permettent de confondre les coupables. Pourtant, selon les scientifiques, ces dispositifs n'ont pas d'effets préventifs, provoquent un déplacement de la criminalité, augmentent le sentiment de sécurité pour un temps seulement et permettent rarement d'identifier les délinquants. Qui dit vrai? Au-delà de cette question, des communes explorent des alternatives - animateurs sociaux, nouvelles installations sportives - à l'image d'Epalinges ou Aigle. Enquête.

Vidéosurveillance: Le mirage sécuritaire

Vevey, novembre 2019. Deux agressions violentes en quelques jours dans le périmètre de la gare et les internautes implorent sur Facebook: «Il faut mettre des caméras. Les personnes seules n'osent plus sortir de chez elles. Attendez-vous un mort pour faire avancer les choses?» A l'image de Vladimir D'Angelo, président du PDC Vevey, des politiciens se joignent à la prière sur les réseaux sociaux. Une pétition en ligne dépasse les 1'700 paraphes.

«Aujourd'hui, la population n'a plus rien contre, constate Francisco Klauser, professeur de géographie à l'Université de Neuchâtel (UniNE), auteur de plusieurs études sur le sujet. Les citoyens sont même demandeurs. Dans un contexte de numérisation où votre téléphone portable sait tout ce que vous faites, les perceptions ont changé. Le débat sécurité versus sphère privée se perd.» La vidéosurveillance se banalise. Se généralise.

Selon l'Autorité de protection des données et de droit à l'information de l'Etat de Vaud, plus de 1'000 caméras – posées par des instances étatiques ou paraétatiques – filment le domaine public en 2020. L'Autorité était l'instance compétente pour autoriser la vidéosurveillance préventive jusqu'au 1er octobre 2018. Aujourd'hui, les communes s'adressent aux préfectures, les instances cantonales au département qui les chapeautent.

A l'échelle suisse, ce sont 21'000 yeux électroniques, selon les estimations du Matin Dimanche et de la Sonntagszeitung en 2016. Sans compter ceux mis en place par le secteur privé ou les propriétaires de villas. Contacté, le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence ne tient pas de registre.

Efficacité de la vidéo: «Il n'y a pas photo!»

A intervalles réguliers, une nouvelle commune saute le pas. A l'image d'Oron. Depuis 2019, 23 appareils enregistrent la vie qui entoure les écoles et le centre sportif. Coût: 28'000 frs. Objectif: combattre les incivilités et les délits. Effractions, vols, bris de vitres, graffitis. Efficace? «Sur les lieux vidéosurveillés, il n'y a pas photo!, se réjouit Danielle Richard-Martignier, municipale PLR de la police. Mais il ne faut pas crier victoire trop vite.» Lutry s'y est mise en 2004: même constat. «C'est dissuasif, affirme Kilian Duggan (Les Verts), municipal de la sécurité. Depuis 15 ans, il n'y a plus de déprédations où il y a des caméras.» 82 sur le territoire communal dont 59 pour le parking de la Possession.

Pour appuyer ces dires, aucune des communes contactées ni aucun corps de police entre l'Est lausannois et le Chablais vaudois ne dispose de chiffres. «Il est difficile de parler de l'efficacité préventive du dispositif parce qu'on ne peut jamais dire ce qui se serait passé en l'absence de nos 23 caméras», note Bernard Degex, municipal PLR de la sécurité à Blonay.

Dans les universités à travers le monde aussi, la vidéosurveillance a ses partisans. Mais un nombre grandissant d'études met en exergue ses limites. Ses effets ne sont pas aussi manifestes que suggérés. Voire nuls en matière de prévention. Comme le démontre la première enquête d'envergure menée en Suisse, aux Pâquis à Genève, deux ans durant, publiée en 2018 (lire encadré).

Dans le détail, les scientifiques différencient deux types de criminalité. La vidéosurveillance n'a pratiquement pas d'effet dissuasif sur le premier, d'ordre impulsif ou émotionnel. Le vandalisme, les agressions, les bagarres ou les troubles de l'ordre public sous l'empire de l'alcool ou de drogues ne baissent pas. En revanche, les actes délictueux prémédités, comme le vol de voitures, diminuent. «Mais les auteurs ne sont pas toujours rationnels, avertit Manon Jendly, professeure de criminologie à l'Université de Lausanne. Il peut aussi y avoir des effets de groupes.»

«Tourisme du vandalisme»

Autre problème: la criminalité tend à se déplacer sous d'autres cieux, pas encombrés de cette technologie. A Aigle par exemple, où 35 engins enregistrent les faits et gestes des passants. «Nous avons constaté un tourisme du vandalisme, raconte Jean-Luc Duroux (sans parti), municipal de la police. Nous avions commencé par en mettre à la gare. Puis, les incivilités se sont déplacées et nous en avons placé à d'autres points sensibles.»

Pour Ruben Melikian, commandant de Police Riviera, ces installations peuvent se justifier dans un lieu criminogène, mais pas forcément de manière permanente. «Au bout d'un temps, les délinquants trouvent des parades afin de contrer la présence des caméras.» Et s'y habituent, confirme la recherche. Les effets positifs diminuent au fil des jours. Idem pour le sentiment de sécurité.

Pourquoi ce grand écart entre discours scientifique et politique? «La pose de caméras est une mesure symbolique assez parfaite: l'Etat peut montrer qu'il fait quelque chose, analyse Francisco Klauser, spécialiste de l'UniNE. Il est plus difficile d'expliquer aux administrés que tel ou tel poste du budget a été augmenté.»

En dernier recours

Reste que tous les acteurs contactés s'accordent sur un point: la prévention est un faisceau de mesures. «La visibilité policière est largement plus importante que les caméras», appuie Raphaël Cavin, nouveau commandant de l'Association Police Lavaux. «Il s'agit d'envisager des mesures proportionnées. En termes de ratio coûts-efficacité-contraintes, la vidéosurveillance n'est pas forcément la meilleure solution, lance son homologue Ruben Melikian. Sa mise en place doit être entreprise en dernier recours. Il y a d'autres moyens à explorer avant, comme l'éclairage dissuasif.» Blonay a par exemple placé un «détecteur de présence» dans le secteur des écoles, sur l'un des sites vidéosurveillés, en complément.

«A Aigle, nous travaillons aussi dans les écoles avec des spécialistes de la jeunesse, relève Jean-Marc Duroux. Nous allons par ailleurs inaugurer de magnifiques installations sportives à la Planchette ce printemps. Nous essayons d'amener d'autres choses, pour que les jeunes puissent s'exprimer.» Même type de réflexion à Epalinges, dont la Municipalité refuse – pour l'instant du moins – de poser des caméras malgré la pression d'une partie du Conseil communal. «Dans le cadre de notre Observatoire de la cohabitation, Frédéric Maillard (réd: animateur socioculturel) intervient en amont, décrit Alain Monod, municipal PLR de la sécurité publique. Ceux qui commettent régulièrement des incivilités reviennent à davantage de raison.»

Solutions US

Le commandant Ruben Melikian partage cette vision. «La meilleure des sécurités, c'est le vivre-ensemble. C'est se connaître dans nos quartiers. Et être capable de repérer les personnes qui pourraient paraître suspectes. Il faut développer la proximité. La police doit être au contact de la population et vice-versa. Et les habitants doivent tisser des liens entre eux.» Dans la même veine, la criminologue Manon Jendly prône une approche large de la prévention, qui privilégie surtout l'éducation, la santé, la vie en communauté, l'échange et l'inclusion. «Dans un autre contexte, un exemple est très parlant. Celui du programme «Communities That Care» aux Etats-Unis, expérimenté à Seattle ou Washington, notamment.» Le principe: un accès à une scolarité gratuite de qualité, à l'aide aux devoirs. Mais aussi donner l'opportunité à la population de participer à la vie de la cité à travers des appels à projets. Les villes aménagent d'autre part des places publiques qui réunissent tout le monde sans discriminations et envoient des patrouilles de police visibles dans des endroits stratégiques, à des moments donnés. «A moyen et long terme, ce programme a eu pour résultats un accès à l'emploi facilité, une diminution significative de la consommation d'alcool ou de drogue et une baisse des comportements délinquants.»

Amit Juillard

Date:13.02.2020
Parution: 983

Première étude d'envergure en Suisse: la vidéosurveillance inefficace

En novembre 2014, le Canton de Genève installe 29 caméras dans le «quartier chaud» des Pâquis. Le dispositif le plus étendu et le plus pointu de Suisse. Une dizaine de policiers scrutent des écrans 20 heures sur 24, 365 jours par an. Coût: 1,1 million pour l'installation, puis 1 million par an pour l'exploitation.

Deux ans durant, deux chercheurs de l'Université de Neuchâtel (UniNE) questionnent, compilent les données statistiques. Jamais auparavant une étude de cette envergure n'avait été menée dans le pays. La plupart des résultats corroborent ceux obtenus dans d'autres contextes. Bilan pour le moins mitigé.

«Sur le plan dissuasif (réd: but premier habituellement avancé par les pouvoirs publics), nous n'avons pas pu conclure à un vrai impact», résume Francisco Klauser, professeur ordinaire de géographie à l'UniNE. Le nombre d'infractions n'a pas baissé, la délinquance non plus.

Trafic à l'abri

Deuxième point: le trafic de drogue s'adapte. Et se déplace, dans les rues voisines, dans les entrées d'immeubles. En revanche, les scientifiques n'observent pas un déplacement de la criminalité vers d'autres quartiers comme le suggère d'autres recherches.

Troisième constat: les délinquants comme les habitants oublient les caméras. «Dans un premier temps, elles rassurent, explique Francisco Klauser. Mais le sentiment de sécurité diminue ensuite. La population est demandeuse de vidéosurveillance. Mais à choisir, elle préfère une présence policière accrue.»

Plus facile de résoudre une enquête qu'avant? Difficile à dire. Le taux d'élucidation augmente, mais «il reste difficile d'évaluer à quel point les images ont été déterminantes pour une enquête (...): on ignore en effet comment elles ont été exploitées», dit le rapport.

Dans ce dossier

Documents

En images

Vidéo
Documents audio