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Montreux

«Truander le fisc, c'est beaucoup d'énergie»

Maxime Le Forestier chante à l'Auditorium Stravinski le 5 mars, un mois après avoir fêté ses 71 ans. Pour Le Régional, il revient sur 48 ans de carrière contestataire, parle de l'échec de ses idéaux hippies, de l'héritage écologique désastreux des «boomers», évoque sa mort et tacle l'évasion fiscale.

«Truander le fisc, c'est beaucoup d'énergie»

Entretien: Amit Juillard

Quelque chose se trame. «Je viens de voir Manu Galvin (réd: son fidèle ami et guitariste), donc je pense qu'il y aura du monde, suppute Maxime Le Forestier au bout du fil. Mais je ne suis pas au courant.» C'est son anniversaire. L'auteur des monuments «San Francisco» ou «Mon Frère» fête 71 ans ce 10 février à Paris.

En 2020, il est l'un des derniers grands de la chanson française. Figure de la révolution hippie et de la contestation antimilitariste dans les Seventies – «c'était pas exprès que t'étais fasciste, parachutiste» –, le chanteur s'énerve à présent contre la France des «c'était mieux avant». Se révolte contre l'inaction pour le climat. Sage, bienveillant, humble. Maxime Le Forestier résiste. Rit de l'ironie du monde capitaliste qui l'entoure. «Comme un arbre dans la ville».

Sur votre seizième album, «Paraître ou ne pas être», sorti le 7 juin 2019, vous parlez de l'enfance dans «Date limite». Qu'est-ce qui vous manque du temps où vous étiez enfant, ado?

Une part d'insouciance, sans doute. Mais j'en ai gardé pas mal. C'est comme dans la chanson: «Va trouver la date limite de l'enfance, surtout qu'avec les années elle a tendance à s'effacer». Comme pour les vieux yaourts qui traînent dans le frigo, on ne sait plus jusqu'à quand on peut les consommer (rires).

Que reste-t-il de vos 20 ans contestataires, antimilitaristes, hippies?

Des beaux souvenirs. Le monde a changé, pas tout à fait dans le sens que nous l'aurions voulu, mais on s'adapte. Il faut dire que nous avions mis la barre haute. Et nous ne nous étions pas rendu compte de certains enjeux. Les boomers, nous avons bien kiffé, mais nous n'avons pas assez fait attention. Nous aurions pu mieux faire. Les idées pour la planète étaient en gestation, mais nous étions assez peu à avoir lu René Dumont (réd: notamment auteur de «L'Utopie ou la mort» en 1973 et premier candidat écolo à la présidentielle française en 1974).

Justement, presque 50 ans après «Comme un arbre dans la ville», vous revenez avec l'écolo «Ça déborde». Et ces paroles: «Comment des individus tous jetables et biodégradables peuvent produire tant de détritus. Ça déborde»...

Aujourd'hui, on la voit l'urgence. Le réchauffement des mers, les tempêtes qui se font plus fréquentes, ... Alors que dans les années 70, on la supposait. Ça me révolte qu'on laisse la planète se réchauffer sans rien faire.

Vous dites que dans les années 70, quand vous chantiez l'écologie, on vous qualifiait «d'utopiste irresponsable», de «pacifiste bêlant». On n'aurait pas dû se moquer de vous?

Oh... Se moquer, ça fait partie du business...

Ne constatez-vous pas un échec de vos idéaux quand vous voyez la Silicon Valley, passée de l'utopie hippie au capitalisme high tech, à quelques kilomètres de «votre» maison bleue de San Francisco?

Ce développement me paraissait logique. L'idéal d'Apple, c'était lutter contre «Big Brother». Jobs et Wozniak ne voulaient pas qu'un grand ordinateur puisse tout contrôler, donc ils ont voulu en mettre un chez chacun. Ça partait d'une bonne intention. Mais vous savez, j'ai séjourné dans la fameuse Maison Bleue en 1971. Dès 1976, ces joyeux gens avaient mis sur pied un gros système de distribution de bouffe biologique et avaient quasi fait fortune (rires).

Dans «Dernier soleil», vous parlez de la mort, sur une musique légère. Votre idole, devenu votre ami, Georges Brassens, a beaucoup abordé la camarde. Vous, moins. Vous en avez peur?

Je ne suis pas croyant, je n'ai ni crainte ni espoir. Je sais qu'elle va arriver. Je crains la mort des autres, pas la mienne. Ce texte était beaucoup plus noir quand je l'ai écrit. La mort était beaucoup plus présente. Mais quand Julien Clerc l'a mise en musique, j'ai dû modifier les paroles. Au départ, je voulais parler du soleil de septembre parce que je me demande à chaque fois s'il reviendra.

Une mort vous a-t-elle particulièrement marqué?

Celle de Cabu (il marque une pause, au bout du fil, l'émotion se devine)... Outre le fait d'avoir compris que je ne le reverrais plus – nous nous voyions de temps en temps – le massacre de Charlie Hebdo m'a fait vraiment mal. Que des analphabètes se permettent d'assassiner des génies...

Vous gardez un pied-à-terre à Paris, habitez à la campagne dans le Loir-et-Cher et pas à l'étranger. Au contraire de certains de vos riches compatriotes. Les avantages fiscaux, c'est pas pour vous?

Vous savez, essayer de truander le fisc, c'est beaucoup d'énergie (rires). Non, je paie mon dû où je gagne ma vie. J'ai la chance d'avoir une vie très confortable grâce à mon activité. Je paie beaucoup d'impôts, mais dans un pays où l'argent est heureusement assez bien redistribué. J'ai beaucoup voyagé, j'ai pu faire des comparaisons. Je ne vois pas ce que quelques dizaines de milliers d'euros gagnés en truandant le fisc ajouteraient à mon bonheur.

En 1973, vous chantiez «J'm'en fous d'la France», que vous traitez aujourd'hui de «Vieille Dame», ankylosée, qui fut riche, qui a peur et qui dit «c'était mieux avant»... C'était pas mieux avant?

Non! Non, ce n'était pas mieux avant. L'espérance de vie a augmenté considérablement... Les Français sont de mauvaise humeur parce que c'est dans leur nature (rires). Mais nous vivons dans un pays où ça fonctionne. Dans cette chanson, je critique la France de Zemmour. Frileuse, qui regrette le passé. Mais quel passé? Celui d'avant De Gaulle, de la guerre d'Algérie? Je ne comprends pas. Et, moi, je suis Européen. Je trouve passionnant qu'après des siècles à se foutre sur la gueule, ces pays utilisent la démocratie pour ne plus se taper dessus. Mitterrand disait: le nationalisme, c'est la guerre. C'est vrai.


Maxime Le Forestier en concert à l'Auditorium Stravinski de Montreux le 5 mars 2020. Infos et billetterie: www.lasaison.ch

Date:20.02.2020
Parution: 984

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