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Corsier

Daniel Bacsinszky, musicien couteau suisse haut de gamme

Prof de musique à l'école secondaire de Blonay et au gymnase Provence de Lausanne, chef d'orchestre, violoniste, chanteur lyrique, avec des concerts à Tokyo, Bruxelles ou Nantes et ancien juge de ligne de tennis: Daniel Bacsinszky est bien davantage que le demi-frère de Timea. Voyage entre les portées de sa partition, à la rencontre de Federer et de Radiohead.

Daniel Bacsinszky, musicien couteau suisse haut de gamme

Texte et photo: Amit Juillard

Au bout du fil, Daniel Bacsinszky est surpris: «Si vous pensez qu'il y a de quoi écrire sur moi, alors avec plaisir». Il a bien eu droit à quelques apparitions dans la presse, mais toujours en tant que demi-frère de Timea. Les Illustré dans sa bibliothèque en témoignent. «J'aime ma frangine de tout mon cœur mais, maintenant, je refuse ces interviews parce que...» Soupir.

D'un portrait, il en est digne. Daniel Bacsinszky est un musicien couteau suisse haut de gamme qui n'a pas le temps. Dans son «humble demeure» de Corsier-sur-Vevey, posée sur la frontière avec Vevey, il le répète à intervalles réguliers ce 11 mars. «J'aimerais bien, mais je n'ai pas le temps».

La plus grande partie de son... temps, il la consacre à l'enseignement de la musique. A l'école secondaire de Blonay et au gymnase Provence de Lausanne. Mais aussi à l'Ecole de musique de Villeneuve et environs. Ce mercredi matin, il s'affaire à transférer le contenu du DVD de La Traviata sur le disque dur de son Macbook.

La passion change d'octave

«Dans mon enseignement, j'aime bien partir d'une œuvre et la faire chanter ou jouer avec les instruments à disposition. En l'occurrence, des xylophones. J'aime lier quelque chose que les élèves ne connaissent pas à quelque chose qu'ils connaissent. La Traviata, c'est une histoire d'amour impossible, il y a la maladie, la pression sociale, familiale... Ça existe à notre ère et les relations à distance ne sont par exemple pas un thème obsolète. Ils ne sont pas obligés d'aimer le classique, mais je veux qu'ils sachent que ça existe et que c'est la base de toutes les musiques actuelles... Vous me dites si je parle trop!» Quand la passion change d'octave, son tempo ne ralentit plus.

Réfugiés politiques hongrois, ses parents se séparent rapidement après leur arrivée en Suisse en 1981. Daniel Bacsinszky nait en 1982. Grandit avec sa sœur cadette Sophie à Villeneuve – «mon village de cœur» – chez sa mère. Juriste dans son pays d'origine mais prof de violon en pays de Vaud, elle lui met un archet dans la main. Son père, ingénieur en génie civil en Hongrie mais entraîneur de tennis ici, une raquette dans l'autre. «J'ai été vice-champion cantonal junior deux fois.» Et juge de ligne, notamment en septembre 2005 à Palexpo, pour la rencontre Suisse-Serbie. Federer-Djokovic. Ou encore à Gstaad. Une anecdote? «Une fois, Federer s'est moqué de moi parce que j'avais hurlé «fault» alors que la balle était trois mètres dehors. Il m'a demandé si j'en étais vraiment sûr...»

Violon électrique

Il est toujours accoudé à la table ronde de son petit salon, détendu. «Mais c'est la musique qui m'a appelé. A onze ans, je vis mon premier choc musical: j'écoute le concerto pour violon de Beethoven en boucle.» Après le gymnase, il se lance dans un bachelor à la Haute école de commerce (HEC) de Lausanne. Avant d'abandonner. Une fausse note qui sonnera juste dans sa partition personnelle. «Mon éducation, c'est la rigueur de l'Est. On m'a toujours appris qu'il fallait que j'assure mes arrières avant de m'amuser. Mais entre 18 et 20 ans, j'étais un peu perdu. Jusqu'à ce que je commence à jouer du violon électrique dans mon groupe, The Evpatoria Report en 2002. Vous savez ce que c'est que le post-rock?» Du rock mélodique, harmonieux, électronique, un peu. Et ce souvenir. «Le 15 août 2006, au Rock Oz'Arènes, nous avons joué juste avant Radiohead. Un groupe qui englobe tout ce que j'aime dans la musique. Ils ont une audace musicale, ne se soumettent pas à la pression commerciale, proposent toujours quelque chose de surprenant.» Facile de saluer Thom Yorke, leur leader? «Nous les avons croisés, vus de loin. Ils avaient chacun un vigile.» Le groupe ne joue plus. Par manque de... temps et par l'absence d'un membre, parti vivre à Montréal. Mais Daniel Bacsinszky prépare aujourd'hui un projet solo, quand il est dans le train.

Cordes vocales à Tokyo

Retour en 2004. Daniel Bacsinszky découvre un autre instrument. Sa voix. «Après avoir abandonné la HEC, j'ai travaillé comme vendeur à 100% chez Globus. Et puis, je me suis inscrit à la HEMU (réd: Haute école de musique de Lausanne). J'ai commencé le chant à ce moment-là. Et découvert que je pouvais faire du chant lyrique.» Il obtient son master en interprétation concert en 2011. Depuis, le baryton-basse emmène ses cordes vocales autour du globe avec l'Ensemble vocal de Lausanne. A Tokyo, à Bruxelles. Ou dernièrement à Nantes, pour le festival classique La Folle Journée. «Chanter devant 1'000 ou 2'000 personnes, dans des salles combles le dimanche et se retrouver le lendemain à faire du xylophone avec des ados de 13 ans, c'est juste fantastique!» En 2013, une nouvelle portée à son CV. Un master de pédagogie vocale et en direction de la Hochschule für Musik, Theater und Medien de Hanovre. Le chef d'orchestre a eu des parterres estonien, hongrois et allemand sous sa baguette. Depuis 2016, il dirige l'ensemble à cordes amateur Da Chiesa.

Pont entre sport et musique

Dans un grand cadre accroché au mur derrière lui, des billets de concerts. Et deux bracelet orange fluo. Les sésames pour entrer dans le «box» de Timea Bacsinszky lors de ses deux demi-finales à Roland Garros, en 2015 et 2017. «Un moment incroyable. J'étais dans un endroit que je regardais à la télé depuis que j'étais enfant. Au niveau des émotions, il y a un pont à construire entre le sport et la musique.»

Il est midi passé. Après deux heures d'entretien, le temps de la photo devant l'église Saint-Martin de Vevey, où l'Orchestere Da Chiesa jouera le 14 juin. Dans le couloir qui mène à la porte de l'appartement, une affiche de concert fait cohabiter The Evpatoria Report et Roland Garros, le nom d'un groupe belge. Il est midi passé. Daniel Bacsinszky n'a pas le temps, mais il en donne.

Date:19.03.2020
Parution: 988

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