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«Dans une ère du trop, j'aspire au moins possible»

Journaliste culturel, musicien et écrivain, Thierry Raboud a été distingué par le prix Pierrette Micheloud 2019 pour son premier recueil «Crever l'écran». Une cinquantaine de poèmes minimalistes, qui disent l'avant et l'après de la révolution numérique et interrogent notre monde contemporain. Rencontre.

«Dans une ère du trop, j'aspire au moins possible»

Entretien: Priska Hess

Thierry Raboud n'est pas de ceux qui sont nés avec un écran dans les mains, mais juste avant. En 1987. L'âme peut-être déjà pleine de notes et de mots. Qu'il conjugue aujourd'hui comme journaliste culturel au quotidien La Liberté, guitariste au sein du Trio Tangora, écrivain et poète. Circonstances obligent, c'est par téléphone, en ce mercredi après-midi 18 mars, que le Régional rencontre le lauréat du prix de poésie 2019 de la Fondation Pierrette Micheloud, chez lui à Corseaux. «Vous tombez bien, je viens de coucher ma fille pour sa sieste. Juste une minute, je vais dans mon bureau. En ce moment, il faut un peu tout faire à la fois!». La voix est souriante, enjouée. «Mais au fond je ne suis pas un type si joyeux... Mon désespoir est peut-être celui de la lucidité par rapport au monde qui nous entoure.»

C'était mieux avant – avant la révolution numérique?

C'était différent. Je suis né peu avant Internet, et comme mon père et mon frère sont dans l'informatique, j'ai tôt baigné dans cet univers numérique. Je ne suis pas technophobe, j'ai un smartphone, j'utilise ces outils au quotidien... Mais ce ne sont que des outils, qu'il faut oser considérer comme tels pour éviter l'asservissement qu'ils nous imposent. Depuis leur apparition, notre manière de nous inscrire dans le monde a été profondément modifiée. Il faut en prendre conscience. Ne pas rêver à hier, mais se battre pour construire la liberté de nos lendemains, de notre future conscience de soi.

«Au poète de se glisser dans la vigie des mots», écrivez-vous. Quel rôle peut avoir aujourd'hui un poète comme vous, dans sa vigie au milieu de la Riviera?

J'admire la haute tradition suisse d'une forme de poésie contemplative, qui cherche dans la nature le reflet d'une conscience intérieure, d'un sentiment... Mais je crois que le poète contemporain doit endosser une fonction critique dans son rapport au monde qui l'entoure. Un monde en bouleversement, que la poésie doit tenter de remettre en mots et en questions, en réinvestissant notre langage commun. Une poésie alerte, une poésie d'alerte, qui soit aussi le lieu d'un ralentissement.

Vos poèmes sont très courts, minimalistes même. Pourquoi ce choix d'écriture?

Dans une ère du trop, j'aspire au moins possible, en confiant aux mots une charge de sens aussi forte que possible. A l'image de ce graffiti « e-monde », que je trouve extraordinairement puissant et que je cite en exergue du recueil. Je l'ai aperçu dans le passage sous-voie de la gare de Vevey, le matin même où je me rendais chez mon éditeur avec le manuscrit final! Evidemment, le danger de ce minimalisme poétique est l'hermétisme. Mais c'est une confiance accordée au lecteur: à lui de trouver son chemin dans le foisonnement des sens possibles. J'aime cette ouverture des significations, née d'un poème aussi compact qu'un caillou. Chacun saisit ce caillou par une autre face et le voit à sa manière. Le poème n'est pas un rébus à déchiffrer, c'est un espace intime de liberté.

Le recueil est dédié entre autres à votre fille. Qu'imaginez-vous pour elle?

Elle est née en 2017, alors que je terminais l'écriture de ce recueil. Elle est l'espoir d'un après souhaitable. Alors comme tout parent, je tente de la préserver de ce que j'estime néfaste, de ces écrans qui, justement, font écran au réel. Tenez, tout à l'heure, nous sommes allés écouter les oiseaux en forêt et griller des saucisses. Nous avons même aperçu une biche! C'est par l'expérience d'une autre immédiateté, du surgissement des beautés imprévues, que lentement peut se bâtir un vrai rapport au monde et au soi.

«Crever l'écran», aux éditions Empreintes

Date:26.03.2020
Parution: 989

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