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Visites interdites en EMS: «Je l'appelle tous les jours»

Depuis un peu plus d'une semaine, les visites sont interdites dans les EMS et hôpitaux. Une rupture de contact visuel et tactile pas évidente à vivre pour les résidents et leurs proches, même si le téléphone et d'autres moyens, comme Skype, prennent le relai. Tour d'horizon de la situation dans quelques EMS, du Chablais à Pully et témoignages.

Visites interdites en EMS: «Je l'appelle tous les jours»

Textes et photo: Priska Hess

«A mon âge, si je dois partir de quelque chose, peu importe que ce soit de ce virus ou d'autre chose. Mais l'essentiel est de ne pas le passer à d'autres», confie Madeleine. La nonagénaire, que Le Régional a jointe par téléphone, réside dans un home du Chablais vaudois. Comme dans les autres EMS et établissements hospitaliers du canton, les visites y sont interdites depuis le 16 mars, hormis dans les cas de rigueur. Jusque-là, Madeleine recevait régulièrement la visite de Marlyse, la soixantaine, jeune grand-maman et amie de longue date. Désormais, la cafétéria est fermée, les résidents sont confinés dans les étages et, pour Madeleine, le téléphone a remplacé les visites. «Je l'appelle tous les jours sur son téléphone fixe. Je lui avais offert un petit natel, cependant elle n'est pas très à l'aise avec. Elle me dit qu'elle est contente de m'entendre et de ce que je fais pour elle. Mais il manque le contact direct, un lien physique. On s'embrassait toujours quand j'allais la trouver», explique Marlyse. «Bien sûr que cela me manque, mais c'est ainsi, approuve Madeleine. Et puis, nous avons la chance d'être là en ce moment, logés et nourris, sans avoir à se soucier pour nos courses. Je suis aussi très reconnaissante au personnel soignant. Alors que j'ai d'anciens camarades d'école qui vivent seuls dans un appartement à Lausanne. Je peux vous dire qu'ils ne rigolent pas.»

Entre désarroi et compréhension

Si Madeleine se montre philosophe, l'impact de la séparation physique est loin d'être anodin pour certains, comme témoigne Maria, soignante dans un EMS de la région: «Il y a par exemple une dame qui venait trouver tous les jours son mari chez nous. Tous deux sont tristes, même s'ils comprennent. Certains sont plus agités par moment, d'autres angoissés par le fait de ne plus voir leurs proches. On doit aussi réexpliquer pourquoi à ceux qui oublient.»

Pour Dario Spini, professeur de psychologie sociale à l'Université de Lausanne, la situation peut être difficile pour les personnes venant d'entrer en EMS: «Elles doivent déjà s'adapter à cet environnement et c'est souvent une période où la famille, habituellement, est plus présente. Pour les autres, tout dépend de la manière dont ils sont entourés généralement. Mais il est clair que l'intégration sociale et le sentiment de solitude influencent la santé». Difficile aussi pour les personnes âgées avec troubles cognitifs sévères comme les démences (voir encadré).

Globalement pourtant, «les choses ne se passent pas trop mal» après une semaine, à en croire Bernard Laurent, directeur de l'EMS La Résidence à Aigle. «Les familles comprennent très bien, les résidents aussi, étonnamment, même si c'est difficile pour eux. Nous les entourons au mieux». Un avis que partage Jean-Luc Andrey, directeur de la Maison du Pèlerin à Chardonne. «A ce jour, la situation est calme», appuie Carole Gay, directrice de l'EMS Le Marronnier à Lutry, tandis que Diego Suter responsable du Service animation à la Résidence Pré de la Tour à Pully, nuance: «Pour l'instant, la plupart acceptent plutôt bien l'absence de visites. Mais cela ne fait que quelques jours, somme toute comme souvent en temps normal. J'imagine que cela pourrait être plus compliqué d'ici à une ou deux semaines».

Gazettes personnalisées

Reste que les homes n’ont pas attendu pour prendre des mesures de «compensation», comme à l’EMS La Colline, à Chexbres : adaptation et renforcement des activités collectives et individuelles, moyens supplémentaires de communication (appel vidéo avec les proches), agrémentation de l’ambiance générale par diffusion des photos sur les écrans ou de la musique, favorisation de l’activité physique (pédalier) et sorties accompagnées sur les balcons, communication envers les familles à travers du site internet et par courriel, réorganisation des équipes, énumère l’équipe de direction. Certains EMS ont opté pour Famileo, qui permet de partager messages et photos en quelques clics, automatiquement mis en page et imprimés sous forme d'une gazette papier personnalisée, envoyée par la Poste à la fréquence choisie. D'autres des rendez-vous via Skype, sur un écran portable mis à disposition des résident. «Plusieurs sont intéressés par l'utilisation des médias sociaux, mais cela reste une minorité», relève Jean-Luc Andrey.

On revient aussi aux cartes postales, mais c'est surtout le téléphone qui est le plus utilisé. Estelle, thérapeute indépendante, a quant à elle mis en place «des petits rituels» avec sa maman, hospitalisée à Lausanne: «Avant, elle se faisait des jus de légumes pour rester en forme. Je lui en apporte donc un chaque matin à la réception de la clinique, avec un petit mot. Je l'appelle sur son téléphone, elle sort au balcon donnant sur la rue et nous conversons ainsi. Elle a aussi WhatsApp.» Pour Dario Spini, peu importe, au fond, le moyen: «Il faut, je pense, être d'autant plus présent, à défaut de pouvoir l'être physiquement, par exemple en téléphonant plus souvent. L'essentiel est de garder ce lien social.»

Date:26.03.2020
Parution: 989

«Certains patients l'ont vécu comme un rejet»

Le Coronavirus complique considérablement le suivi des équipes psychiatriques de la Fondation de Nant auprès des personnes âgées avec troubles psychiatriques ou troubles cognitifs sévères, qu'elles soient en EMS ou habituées du centre thérapeutique de jour. «Nous avons augmenté nos visites au domicile des patients, mais avons dû limiter le nombre de patients que l'équipe mobile visite en EMS, ceux-ci ayant fermé leurs portes aux visites. Si bien que nous n'arrivons plus à faire du travail de fond, ni en réseau, même si un suivi est assuré par téléphone avec chaque patient. Je crains que si cela persiste durant plusieurs semaines, il risque d'y avoir des répercussions sur nos patients, avec à la clé peut-être des hospitalisations en urgence», regrette la Dre Dorra Khoudi, cheffe de clinique adjointe à la Fondation de Nant.

Comment les personnes avec ce type de troubles vivent-elles ces mesures? «Le plus difficile, c'est pour celles ayant des troubles cognitifs sévères, car elles n'arrivent pas à comprendre ce qui se passe. Cela crée des tensions car il y a de nouveaux comportements à adopter, par exemple ne pas se serrer la main. Certains de nos patients l'ont vécu au départ comme un rejet ou se sont montrés très agacés», constate Mazen Almesber, médecin chef du service de psychiatrie et psychothérapie de la personne âgée. «Par contre, chose assez étonnante, nous avons aussi remarqué une forme d'adaptation chez certains patients avec problèmes psychiatriques, avec même un effet cadrant des mesures. Ils sont devenus plus conciliants qu'auparavant et très soucieux de respecter les consignes».

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