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Histoire

«Arrêtons de comparer le Covid-19 à la Deuxième Guerre»

Habitants de la région, Jean-Claude Boré et Bernard Caron sont des gardiens de la mémoire française de 39-45. Tous deux rejettent la comparaison – pourtant fréquente dans le discours politico-médiatique – entre la période actuelle et le dernier conflit mondial: il n'y a pas de bombardements, de bruit de bottes ou de famine. Ils dénoncent par ailleurs l'égoïsme d'une partie de la population et la délation qui existe sur les réseaux sociaux. Interview téléphonique croisée.

«Arrêtons de comparer le Covid-19 à la Deuxième Guerre»

Amit Juillard

24 millions de téléspectateurs écoutent l'allocution de la reine Elizabeth II ce dimanche 5 avril lorsqu'elle tire un parallèle entre le confinement actuel et les évacuations de civils de la Deuxième Guerre mondiale. «Aujourd'hui, encore une fois, beaucoup ressentent un douloureux sentiment de séparation de leurs proches.» Le président français Emmanuel Macron parle, lui, de guerre contre le Coronavirus.

Les références sont nombreuses, mais ces deux moments historiques sont-ils comparables? «Non», répondent en chœur deux gardiens de la mémoire de 39-45, Français d'origine établis dans la région, contactés par Le Régional. «Un homme d'images et de souvenirs». Ainsi se décrit régulièrement au bout du fil le photographe Jean-Claude Boré, 90 ans cet automne, habitant de Chexbres. A 9 ans, il immortalisait déjà sa ville de Tours, en Indre-et-Loire, occupée par les nazis. Avec son Vest Pocket Kodak de 1935.

Conseiller communal popiste à Corsier-sur-Vevey, Bernard Caron est né en 1945 à Saint-Gingolph, côté France. En 1942, ses parents résistants – «ils placardaient déjà des affiches soutenant De Gaulle en 40!» – sont déportés à Buchenwald. Ils en reviennent, mais son père, franc-maçon d'origine juive, meurt un an plus tard. Bernard Caron conserve précieusement les récits de sa mère dans un coin de sa tête. Comme lui, Jean-Claude Boré appelle à la résilience: en 2020, en Suisse comme en France, la population ne manque de rien et les beaux jours reviendront.

Vous êtes des gardiens de la mémoire du confinement en France occupée par l'Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale. La situation actuelle due au Coronavirus est-elle comparable?

Jean-Claude Boré: Arrêtons de comparer ces deux périodes! Le Coronavirus a une emprise lourde et cachée. En 1940, l'emprise était lourde et présente. La débâcle, je l'ai vécue. C'est une autre histoire. Nous ne bougions presque pas de la maison et nous ne circulions pas. Quoique, avec ma mère, nous allions dans la maison de mes grands-parents à 20 km de Tours, où dormaient ceux qui allaient passer la ligne de démarcation, située à 6 kilomètres de là, de nuit. La solitude actuelle est douce. Elle n'est pas contrainte par une armée ennemie. Il n'y a pas cette chape métallique de l'occupation. Ses patrouilles, ses mitrailleuses, ses casques, ses bruits de bottes le soir dans la rue...

Bernard Caron: Il ne faut pas exagérer, même si c'est difficile pour certaines personnes, qui sont par exemple au social. Aujourd'hui, en Suisse, on peut quand même circuler, prendre sa bagnole et aller quelque part! Et puis, nous ne sommes pas en guerre, il n'y a pas de bombardements. En plus, la plupart des gens ont un toit, du chauffage et de quoi manger et boire. Ça suffit pour être heureux. En 39-45, les gens mouraient de faim.

En cette période de Covid-19, certains comportements vous rappellent-ils de mauvais souvenirs?

J.-C. B.: Quand j'entends que certains dénoncent leur voisin parce qu'il sort son chien, je me demande: qu'auraient fait ces gens-là pendant la guerre?

B. C.: Pendant la guerre, certains commerçants augmentaient leurs prix pour faire leur beurre. Ces gens exploitaient la misère humaine. Ces jours, à certains endroits, le prix du gel hydroalcoolique a pris l'ascenseur.

Un conseil pour faire face au confinement actuel?

J.-C. B.: Trouver une sérénité. C'est une période méditative qui permet de penser à soi. Aujourd'hui, beaucoup de gens sont trop gâtés. On ne manque de rien: de quoi se plaint-on? De ne pas pouvoir aller pique-niquer, de ne pas pouvoir danser, s'embrasser? Ça attendra. Il faut prendre son mal en patience et être dans le respect de la vie de l'Autre.

B. C.: Regarder ceux qui vont plus mal. Nous sommes bien lotis, ici. Imaginez les dégâts que le virus va faire s'il s'étend en Afrique!

Le déconfinement pointe le bout de son nez. Que ressent-on à la libération?

J.-C. B.: C'est une libération extérieure, mais aussi intérieure. C'est pouvoir faire ce que l'on veut quand on veut. C'était une explosion de joie après quatre ans d'étau. L'ennemi avait été repoussé chez lui. L'euphorie était proportionnelle aux contraintes subies. Aujourd'hui, les contraintes sont moindres et il n'y a pas de destruction matérielle. Après la guerre, les gens n'avaient plus rien, tout était à reconstruire.

� B. C.: C'était une période festive. Les familles se retrouvaient. Mais, aujourd'hui, j'ai peur que, lorsque tout rouvrira, les gens se lancent dans une consommation à outrance comme en 45 alors qu'il faut économiser notre planète.

Date:30.04.2020
Parution: 991

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