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Le chant du marteau

Chexbres Philippe Naegele manie le feu et l'enclume avec passion depuis 42 ans. Rencontre avec ce ferronnier d'art dont la réputation dépasse les frontières.

«Chaque pièce est unique, moi la série ça m'ennuie», Philippe Naegele.

Le long de la route qui traverse le village, au numéro deux de la Place du Nord, se dresse une belle maison vaudoise. Et malgré les vitrines qui encadrent son entrée, les badauds sont loin d'imaginer le trésor qui s'y cache. Car sitôt le seuil franchi, ce sont plusieurs siècles en arrière que le visiteur est plongé...Bienvenue dans l'antre de «La Forge». L'immersion est totale. D'abord un son. Métallique, violent, puissant et régulier. La pièce est sombre, mais lentement l'œil apprivoise la lumière. Se dévoile alors «le cœur de la forge». Une multitude d'outils et d'objets tapissent les murs noircis par la fumée. Tout au bout, face à l'entrée, devant le grand foyer où trois barres de fer rougissent, Philippe Naegele s'affaire sur une enclume, son tablier en cuir serré à la taille. Muni d'un lourd marteau, il travaille le métal. Il le chauffe, le tape, puis le chauffe encore pour lui donner la forme qu'il recherche. Soudain il lève la tête et lance: «J'arrive! Mais vous savez ce qu'on dit, il faut battre le fer tant qu'il est encore chaud».

«Je marche au challenge»

Le ton est donné, le décor est planté. Mais l'équation ne serait rien sans l'homme. Grand et robuste, sa barbe argentée et sa grosse voix, «l'Ours», comme le prénomment les gens du coin, ne demande pourtant qu'à être apprivoisé. Derrière une allure imposante et bourrue se dissimule un artiste sensible dont la passion est devenue un métier au fil du temps. «Cette forge a vu passer quatre générations, raconte le ferronnier. J'ai commencé à l'âge de 16 ans par pur défi. A l'époque, ma famille et les toubibs me déconseillaient d'exercer ce métier à cause de mes problèmes de santé. Mais je suis comme ça, je marche au challenge». 42 ans plus tard l'homme est une pointure en ferronnerie d'ornement. Et sa réputation dépasse largement les frontières helvétiques. S'il a notamment réalisé la girouette de l'Hôtel de Ville d'Orléans en France, sa plus grande fierté reste la création de dix chandeliers pour l'Abbaye de Westminster. «Une opportunité que j'ai pu saisi grâce à mon apprentissage de l'anglais lors de mon séjour en Nouvelle-Zélande».

Pièces uniques

Très attaché au travail à l'ancienne, Philippe Naegele effectue différentes restaurations et façonne de nombreux objets. De l'enseigne au portail personnalisé, en passant par la rampe d'escalier, les girouettes, les couteaux réalisés avec des chaînes de tronçonneuses ou encore les racle-pieds en forme d'animaux, tout s'anime entre ses mains expertes. Son goût pour le dessin, son habileté manuelle et sa précision lui permettent de maîtriser toutes les phases d'une création. «Chaque pièce est unique, moi la série ça m'ennuie», lance-t-il. Et si cette année les affaires marchent plutôt bien, il reste néanmoins sur ses gardes. «Le travail est en dent de scie. Les ferronniers sont des gagne-petit. Mais peu importe, je suis riche d'aimer ce que je fais et puis l'adage dit bien: si tu veux gagner ta vie, travaille, mais si tu veux devenir riche fais autre chose».

«Le métier est inconsidéré»

Devant un couteau Damas réalisé par ses soins, ses yeux verts pétillent lorsqu'il explique la technique du mille-feuille qui consiste à plier puis replier le métal pour réaliser la lame. Mais au moment d'aborder la question de la relève, ses sourcils se froncent, le sujet a l'art de faire sortir l'ours de sa tanière. «Il y a trente ans, la France a arrêté d'enseigner la forge, mais elle est revenue sur sa décision. En Suisse, cela fait 15 ans que la forge n'est plus enseignée aux serruriers qui de tout temps réalisaient la ferronnerie. Il n'y a plus de CFC de forgeron depuis 2006. Et tout le monde s'en fout! Le métier est inconsidéré. Il va disparaître quand il n'y aura plus de vieux cons comme moi pour l'enseigner». Quant à l'avenir de la Forge après sa retraite, c'est le point d'interrogation. «Soit je vends et la forge disparaîtra, soit je réalise mon rêve de la remettre à quelqu'un qui fera perdurer le métier, ses valeurs et cet endroit». Un défi de taille, mais à sa mesure. Et d'ici là, Philippe Naegele, également soliste au sein du Chœur des Cent-Suisse, continuera à donner vie au métal et faire chanter son marteau.

www.laforge.ch

Texte et photos: Zoé Decker

Date:05.09.2013
Parution: 674

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