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Traque aux micropolluants dans le Léman

Environnement Pollution, faune bactérienne, dynamique des courants lacustres, géologie: la campagne de recherche Elemo, menée en 2011, a fourni de précieuses connaissances sur le lac Léman et son état de santé. À bord de submersibles russes, les scientifiques ont notamment effectué des plongées dans la baie de Vidy à la recherche des micropolluants et exploré les canyons sous-marins du delta du Rhône. Leurs résultats ont été publiés il y a peu. Aperçu. Que sait-on aujourd'hui des micropolluants, ces substances chimiques microscopiques auxquelles nous sommes exposés au quotidien? Faut-il s'en inquiéter? Le point avec Nathalie Chèvre, écotoxicologue et chercheuse à la Faculté des géosciences et de l'environnement de l'Université de Lausanne.

Traque aux micropolluants dans le Léman

Durant l'été 2011, deux submersibles russes MIR plongeaient dans les profondeurs du Léman dans le cadre du programme de recherche Elemo. Coordonné par l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), ce programme a mobilisé une douzaine d'équipes multidisciplinaires de chercheurs issues d'institutions suisses, ainsi que de partenaires français, britannique, espagnol et américain. Son but: récolter des données permettant de dresser un bilan de santé du lac et de l'impact des activités humaines, mais aussi de mieux connaître sa dynamique et sa géologie. Une partie des résultats de ces recherches a été publiée dans une édition spéciale du journal «Aquatic Sciences» en mai dernier, avec une sélection de huit articles couvrant essentiellement deux thématiques: l'impact de la pollution sur la qualité des eaux et la géologie lacustre.

«Risque écotoxicologique élevé»

L'une des problématiques centrales étudiées est celle des micropolluants. Bien que ces substances chimiques, issues des médicaments, des produits phytosanitaires ou encore des cosmétiques, se retrouvent en concentrations infimes dans l'eau – leur concentration équivaut à un carré de sucre dilué dans une piscine olympique – leur impact à long terme préoccupe de nombreux scientifiques. Les traitements actuels des stations d'épuration ne permettant d'éliminer que certains de ces micropolluants (voir encadré), une grande partie se retrouve dans les lacs et les cours d'eau. Dans le cadre de la campagne Elemo, des analyses ont notamment été menées dans la baie de Vidy, où sont déversées les eaux traitées par la station d'épuration de Lausanne. Il s'est avéré que les micropolluants se répandent sur une aire d'au moins 1 km2 autour de l'endroit où sont rejetées les eaux épurées. Des prélèvements ont par ailleurs été effectués pour rechercher 39 sortes de micropolluants. Si les concentrations mesurées se sont avérées généralement minimes, en revanche, selon l'étude, la présence cumulée de toutes ces substances «présente un risque écotoxicologique élevé, s'étendant jusqu'aux profondeurs du lac et en direction d'une source d'eau potable.»

Fascinantes bactéries

Plusieurs des études ont mis en évidence certains rôles joués par les bactéries. Celles-ci interviennent notamment dans le processus de stockage dans les sédiments du lac des métaux lourds, ces polluants persistants souvent rejetés avec les eaux traitées. «Les concentrations des éléments métalliques dépendent davantage des populations de bactéries, de leur nombre et de leur type d'activité, que de la distance par rapport à l'embouchure de la station d'épuration», observe l'EPFL dans la synthèse des résultats. Une autre étude a montré le rôle potentiel de certaines bactéries «dans l'acheminement et le dépôt de ces métaux dans le limon.» Mais les populations des bactéries fonctionnent aussi comme «miroir du passé». Dans le cadre de recherches menées sur les sédiments provenant du delta du Rhône, les scientifiques ont montré que la variation de leur nombre à différentes profondeurs et leur capacité à former des spores (forme de résistances) pouvaient servir d'indicateurs permettant d'observer les changements environnementaux intervenus et «l'impact, au fil du temps des activités humaines sur l'écosystème lacustre.»

Au cœur des canyons

Au niveau géologique, les submersibles ont permis l'exploration des impressionnants canyons sous-marins situés à l'embouchure du Rhône, qui peuvent s'enfoncer jusqu'à plus de 100 mètres par rapport au fond du lac. Il s'agissait en particulier de comprendre précisément le processus de formation de ces structures creusées par le fleuve, en constante évolution sous l'effet du dépôt et de l'érosion des sédiments drainés par le Rhône. Les expéditions dans les canyons ont également fourni un éclairage sur la dynamique de formation du méthane dans les deltas des rivières. Ce gaz, issu de la fermentation des matières organiques, a un important impact sur le réchauffement climatique. Grâce à l'analyse de carottes de sédiments prélevées en grande profondeur, les chercheurs ont conclu que «les deltas de rivières devaient être considérés comme des zones plus actives en matière de production de méthane», en raison de l'apport important de matières organiques par les eaux du fleuve et de leur dégradation rapide.

Priska Hess

> N. Chèvre : «Les micropolluants dans l'eau potable, ce n'est pas le plus préoccupant»

A combien estime-t-on le nombre de micropolluants présents dans l'environnement?

> Actuellement, environ 150'000 substances sont homologuées dans l'Union européenne, dont 400 pesticides, environ 2000 médicaments et 6000 cosmétiques. Une fois dans l'environnement, elles vont se dégrader sous l'action du soleil ou des micro-organismes, et chacune peut donner naissance à une dizaine voire une vingtaine de nouvelles molécules, parfois plus toxiques. A quoi il faut ajouter toutes les substances polluantes organiques persistantes interdites depuis plusieurs années, mais toujours présentes dans l'environnement. Au final, on arrive à plusieurs millions de substances chimiques disséminées dans l'environnement.

Où en sont les connaissances sur la toxicité de ces substances?

> Leurs effets sur l'homme et les écosystèmes sont encore mal connus. On dispose de données sur la toxicité humaine pour environ 10% de ces substances, et de données sur la toxicité environnementale pour à peine 1% d'entre elles. Certaines sont cependant très préoccupantes, car elles peuvent avoir des effets endocriniens ou cancérigènes. Ces données vont cependant évoluer, notamment grâce la directive européenne REACH adoptée en 2007: les industries chimiques doivent désormais prouver que ce qu'elles mettent sur le marché ne présente pas de risque particulier. Même s'il y reste toujours un bémol quant à l'indépendance de ces évaluations.

On parle de plus en plus de l'effet cocktail...

> Nous sommes exposés quotidiennement à toutes sortes de substances de synthèse, que ce soit par les cosmétiques, les médicaments, les produits de nettoyage, les vêtements, la nourriture... L'effet cocktail, ce n'est pas seulement l'effet de la synergie de ces substances, qui est marginal, mais bien celui de leur addition. Or, les législations en vigueur pour les procédures d'homologation considèrent chaque substance individuellement. Cela n'évoluera pas avant longtemps, déjà pour des questions de méthodologie. Car comment prédire les effets de ces mélanges sur l'être humain, quand on ne connaît pas bien, même isolément, chaque substance? Et pour l'environnement, c'est encore plus complexe, puisque d'autres paramètres doivent être pris en compte, comme les changements de températures dus aux facteurs climatiques ou les changements de nutriments.

Nager dans le lac, boire de l'eau du robinet, manger du poisson, est-ce risqué?

> Je nage dans le lac et consomme du poisson, et je bois même l'eau du robinet! Le fait de retrouver des micropolluants dans l'eau potable n'est selon moi pas le plus préoccupant, car l'exposition à ces substances dans la vie quotidienne est nettement supérieure, par exemple via les cosmétiques, les parfums, etc. Et il peut aussi y avoir des substances problématiques dans l'eau en bouteille et l'alimentation, notamment celles qui migrent du plastique. Quant au lac, le plus gros risque pour la santé des baigneurs est lié au déversement de bactéries pathogènes lors de forts événements pluvieux.

Date:04.09.2014
Parution: 722

250 millions pour une nouvelle STEP dans le Chablais

Une grande partie des micropolluants présents dans les eaux usées échappent aux actuels processus d'épuration dans les STEP. Une problématique qui a amené le Conseil Fédéral à proposer un financement au niveau national pour équiper, au cours des vingt prochaines années, une centaine de STEP d'une étape de traitement supplémentaire permettant d'éliminer les micropolluants de manière ciblée. Cette modification de la loi sur la protection des eaux a été approuvée en mars 2014 par le Parlement.La STEP de Vidy/Lausanne entamera sa mue dès 2016, tandis que sur la Riviera le SIGE (Service intercommunal de gestion) envisage actuellement deux variantes: «Soit une modification des STEP de Clarens et de l'Aviron, soit la construction d'une nouvelle STEP, probablement dans le Bas Chablais, vers laquelle les eaux usées seraient amenées via deux canalisations lacustres», explique le directeur exécutif du SIGE Eric Giroud, en précisant que la seconde solution «paraît plus rationnelle». Au stade de l'avant-projet, cette solution est devisée à environ 250 millions.