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Concours national Swisstopo:
Des écoliers de Forel au top

Education Ce sont deux classes spéciales de Forel qui remportent Swisstopo, un concours national lancé par l'Office fédéral de topographie qui visait à recenser les traces d'animaux autour de leur école. Il s'agit d'une quinzaine d'élèves à haut potentiel qui se réunissent une demi-journée chaque semaine, pour des activités adaptées à leur niveau et des moments de partage. Une fenêtre essentielle dans leur programme hebdomadaire pour permettre à ces écoliers de stimuler leurs capacités et développer leur intelligence relationnelle et émotionnelle. Reportage.

Valérie Bloom

Valérie Blom

Jeudi matin, la salle de classe du collège de Forel est encore calme. Anne-Lise Parisod en profite pour terminer son programme du jour. Au menu ce matin, présentation du projet gagnant du concours Swisstopo (voir encadré), achèvement du cadeau de la fête des mères, travail avec les robots «Thymio» et étude des grands hommes. «Pas de fiche ou d'occupation trop «scolaire», explique l'enseignante. Il est nécessaire d'avoir des activités variées où les enfants ne s'ennuient pas.»

Il ne s'agit pas d'une matinée comme les autres, avec mathématiques, sciences et français au menu. Non le jeudi matin est synonyme de bol d'air pour une quinzaine d'élèves de la région. Repérés dans leurs classes respectives, ils disposent d'un haut potentiel intellectuel (HP ou HPI), soit d'un quotient intellectuel supérieur à 125 . Il arrive qu'ils s'ennuient durant leurs cours ordinaires, qui peuvent leur paraitre trop faciles. Et dans cet espace, ils peuvent s'exprimer librement. «L'aspect relationnel est fondamental, souligne leur enseignante, l'une des règles est le respect. Il faut que tout le monde puisse se sentir bien.» A Forel chaque jeudi, deux classes accueillent ces enfants.

Heureux d'être là

Pas de stigmatisation, bien au contraire, mais un moment dans une bulle, en sécurité. Quelqu'un toque, une maman et son fils entrent. Joël* vient tester pour la deuxième fois cette matinée pas comme les autres. L'enseignante discute deux minutes avec sa maman, qui pose un regard mi-inquiet mi-tendre pour son garçon, déjà occupé avec un puzzle en trois dimensions.

La sonnerie du collège retentit, il est 8h45, et une multitude d'enfants se précipitent dans la salle. Aujourd'hui, les deux classes sont d'abord réunies, et plus tard, Anne-Lise Parisod ne conservera que ses élèves, soit les plus jeunes. En cercle, ils se présentent. Les personnalités apparaissent immédiatement. Entre Basile*, très dynamique, qui essaie de raconter son futur séjour en camp, et ceux, plus timides, comme Jonathan*. Tous sont souriants et attachants. Ils sont heureux d'être là et leur plaisir se lit dans leur regard pétillant. Anne-Lise Parisod a une remarque pour chacun et de l'attention pour tout le monde. Ces bambins, en plus d'une intelligence supérieure, ont une grande sensibilité. Et peuvent avoir parfois des réactions inattendues. D'où l'importance d'un travail de gestion des émotions. Ce dont l'enseignante forelloise a l'habitude, grâce à son ouverture d'esprit et son empathie.

Le temps de la chasse au trésor

Au moment de discuter du concours, tous n'ont pas le même avis. Jonathan et Hervé* l'ont trouvé long et énervant. Surtout la fin, lorsqu'il fallait finaliser le projet. «Tu nous as fait flipper», confie l'un d'eux à leur maîtresse. Elle admet qu'elle avait été nerveuse au moment de boucler le dossier. «C'était tout de même chouette d'être tous des maillons de la chaîne!», s'exclame Anabelle*. A la recherche de traces d'animaux, chaque contribution était effectivement importante et a permis de proposer une carte très complète.

Tout le monde change de salle de classe. Le temps est venu de la chasse au trésor: un exercice sur ordinateur en étapes. Les enfants, par paires, s'amusent pour la plupart, afin d'être les plus rapides. A quelques exceptions près, puisque deux d'entre eux se cachent derrière les étagères, cherchant probablement à attirer l'attention. Jonathan de son côté confie qu'il n'aime pas tellement ce jeu et préfère imaginer des plans de chargeurs tout smartphones confondus, lui qui voue une passion à l'électronique.

Ne pas lâcher prise...

Ces activités diverses ont pour but de les divertir et de les pousser à s'instruire. Pas grave donc si l'un ou l'autre n'y prend pas part. «L'un des problèmes que rencontrent les enfants à haut potentiel est que, habitués à comprendre tout très vite, ils n'apprennent pas à apprendre, explique Anne-France Tille, psychologue et spécialiste de la question à Lausanne. Du coup, lorsqu'un jour ils sont confrontés à des difficultés ils ne savent pas comment s'y prendre.» Elle se souvient avoir rencontré des jeunes en VSO (Voie secondaire à option, niveau le plus bas sur le canton de Vaud) décelés comme HPI. «Ils avaient cessé de s'investir dans le travail scolaire soit par ennui, manque de stimulation intellectuelle, soit par découragement car ils n'avaient pas acquis de méthode d'apprentissage», ajoute la professionnelle.

Durant cette matinée, pas question de s'ennuyer. D'ailleurs si l'un ou l'autre enfant n'est pas intéressé par une activité, il peut passer à autre chose. Comme Chloé*, aux multiples talents artistiques, dont l'imagination lui a permis de construire un toboggan pour billes ou playmobils rien qu'avec des accessoires de bricolage de la classe. Ou Anaïs* qui, pratiquant de la gymnastique rythmique, éprouve par moment le besoin de s'exercer.

...ni jouer au caméléon

Pendant que plusieurs garçons dessinent un parcours pour les robots, les autres terminent leurs cadeaux pour la fête des mères, y ajoutant, ou non, une carte. «Ces espaces spécifiques sont importants, note Anne-France Tille. Les enfants peuvent y développer un sentiment d'appartenance, qui est une bonne réponse à leur souffrance. Et cela les préserve de jouer aux caméléons. Par peur de la différence, de nombreux écoliers préfèrent se niveler par le bas, en s'auto-sabotant.» Directeur de l'Etablissement scolaire du Jorat, auquel est rattachée cette classe de Forel, Gérald Morier-Genoud, abonde: «Ces demi-journées évitent le décrochage. Elles sont importantes.»

Quelques minutes avant la sonnerie de midi, tout le monde est réuni pour discuter de la prochaine présentation des robots «Thymio» aux parents. Les idées fusent. Un parcours. Un permis pour utiliser ces engins, une danse avec les lumières. Les enfants s'encouragent et se réjouissent de s'y atteler. «On pourrait mettre une pelle à l'un et il doit transporter un objet», s'exclame Joël. Mais en attendant, ce sera retour aux maths, science et gym. Et à la langue de Goethe. «Je n'aime pas l'allemand!», ose discrètement Anaïs.

Dring. La cloche sonne. Ils ne perdent pas une minute, attrapent leurs affaires, et disparaissent avec le flot d'élèves qui rentrent manger. Cette matinée privilégiée est terminée.

*prénoms d'emprunt


Interview de Georgette Jungo:
"Faire de son potentiel un atout"

Instigatrice des premières classes avec projet pédagogique pour enfants à haut potentiel intellectuel (HPI), Georgette Jungo conduit dans le canton de Fribourg un cursus similaire à celui de Forel. Durant une demi-journée par semaine, elle organise des activités servant non seulement à stimuler leurs capacités mais aussi à apprendre à vivre dans une société qui ne leur réservera pas de place spécifique. 

Pourquoi ces classes spéciales sont-elles importantes?

> Certains enfants HPI ont une situation plus complexe avec des troubles associés, allant de la dyslexie à des déficits de l'attention et également des troubles dans le spectre autistique. Souvent, il y a également des émotions invalidantes, qui ne sont pas considérées comme troubles associés, mais qui impliquent beaucoup de préoccupations. Difficile dès lors de pouvoir se concentrer. Ma classe ne répond pas forcément à tous les besoins de ces enfants, il s'agit de définir ce qui est le plus approprié à la situation du bambin. Cela peut être un saut de classe, ou une mise en place de mesures de différenciation dans sa classe régulière. Lorsque la décision est prise pour une fréquentation de ma classe, à savoir une demi-journée par semaine, il est dès lors évident que ce moyen est celui dont il a besoin pour régler ses problèmes et favoriser une meilleure intégration dans sa volée ordinaire, cela étant le projet pédagogique de la classe HPI.

Comment organisez-vous ces demi-journées?

> Mon groupe est hétérogène, avec des filles, des garçons de tous âges. C'est très bon pour eux, car les plus âgés apportent leurs connaissances et leur expérience aux plus jeunes et à l'inverse ces derniers sont moins sensibles au «qu'en-dira-t-on» que les plus grands. La sociabilisation est importante au sein de ces classes: souvent ces élèves HPI ont souffert dans leur relation avec leurs pairs et n'ont que peu de tissu social et préfèrent rester en retrait. Là, au travers des leçons de philosophie, ils apprennent à analyser leur situation, à prendre du recul et parviennent à se détacher de ce vécu douloureux pour en créer un nouveau, et j'ai pu observer que des enfants qui n'avaient pas d'amis réussissaient à créer des liens durables au sein de la classe HPI et ceci de manière très rapide. Ils parviennent alors à se sortir du rôle de victimes pour devenir partenaires et acteurs. Il est important de leur donner des outils et leur démontrer qu'ils ont en eux les ressources nécessaires.

Pourquoi ont-ils besoin d'être stimulés?

> La plupart d'entre eux ont une facilité déconcertante à comprendre sans avoir à étudier, ils n'utilisent que très peu certaines compétences, ils sont en roue libre. Apprendre et faire des efforts ne présentent aucun intérêt, les mêmes ont de la peine à structurer leur raisonnement. Typiquement, ceux qui ont une intelligence en «arborescence» passent d'un raisonnement à l'autre mais ne savent pas comment ils sont parvenus à la bonne réponse. Grâce à des problèmes de logique que je leur soumets, ils apprennent à noter les étapes et à ordonner leur pensée. Néanmoins, c'est pour certains d'abord leur bête noire, car ils se retrouvent confrontés à la difficulté, donc à la frustration. Se retrouver face à ces embûches les déstabilisent dans un premier temps.

Le but est-il de leur donner des clefs pour pouvoir s'intégrer aux codes de la société?

> Oui, car malheureusement, ni l'université ni leur travail ne vont s'adapter à leur situation. Ils doivent apprendre que peu importe leur parcours, il faut faire de son haut potentiel un atout plutôt qu'une faiblesse. Cela peut paraître contradictoire, mais souvent ils se victimisent eux-mêmes. Ils souffrent d'un manque d'estime de soi. Ils placent les exigences très haut et ont l'impression que les autres ne finissent par regarder que leurs limites.

Comment les aider sans les stigmatiser?

> Il n'y a pas de solution parfaite. Nous en parlons lors de la leçon de philosophie: définir le HPI et comment être heureux en étant soi-même avec les autres. La plupart ne souhaitent pas et avec raison en faire état dans leur classe. Certains ont eu à essuyer quolibets et exclusions lorsqu'ils mentionnent qu'ils sont HPI. Qu'ils quittent leurs camarades durant une demi-journée n'est pas bien grave, d'autres élèves le font également pour d'autres raisons, psychologie, logopédie. Il faut accepter de se sentir différent et travailler à sa propre intégration dans sa classe et dans la société qui l'attend. Développer ce potentiel, ne pas en avoir honte, ne pas le vivre comme un tabou, une maladie honteuse qu'on cache, ni être dans l'excès inverse, à savoir, le publier autour de soi. Je prends souvent l'exemple du diabète: il n'est pas nécessaire que tout le monde le sache. Il ne faut pas mentionner une intelligence HP comme maladive, et laisser l'enfant être tel qu'il est, de s'accepter pour qu'enfin il puisse entrer en relation avec les autres avec une estime de lui-même plus solide.

Date:25.05.2017
Parution: 854

Avec Swisstopo, ces enfants remportent 500 frs

Les élèves de ces deux classes de Forel ont décidé de prendre part à un concours par région linguistique lancé par Swisstopo, l'Office fédéral de topographie. Il fallait rechercher des traces d'animaux autour de son école. Les élèves d'Anne-Lise Parisod et d'Irène Chappuis (la seconde enseignante) s'y sont appliqués, non seulement autour du site scolaire, mais en allant plus loin en forêt, et même jusqu'au lac de Bret, observer le baguage d'oiseaux. Très appliqués, les écoliers ont non seulement rempli une carte informatique, avec photo et description à l'appui, mais ils ont également réalisé une version réelle, avec des dessins des animaux. Ils ont également fabriqué des posters des oiseaux qu'ils ont pu observer au bord du lac de Bret, en décrivant leur habitat ou leur reproduction aussi précisément qu'une encyclopédie. Grâce à ce travail, l'équipe a gagné le premier prix, d'une valeur de 500 frs.

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